L’histoire à la première personne

Publié le 24 août 2020, dans Revue de presse L’histoire à la première personne
Dans son ouvrage, Enzo Traverso étudie la place du « je » dans l’écriture de l’histoire et en apporte une analyse critique mais non fermée.

Longtemps l’histoire (la discipline de l’histoire) fut eclle de l’école des Annales de Marc Bloch et de Lucien Febvre, de Fernand Braudel, Jacques Le Goff, Robert Mandrou. C’était l’histoire sérieuse, «alliant la rigueur et le goût de la découverte à l’élégance du discours», comme l’a raconté Georges Duby dans Mes ego-histoires (Gallimard, 2015). L’«ego-histoire» est d’ailleurs une expression qui a jeté un froid dans la critique universitaire, qui soupçonnait ainsi les derniers mandarins de la discipline de n’avoir plus rien à raconter qu’eux-mêmes. C’est en effet le problème du «je» dans l’écriture de l’histoire, comme l’étudie aujourd’hui Enzo Traverso dans un petit ouvrage essentiel qu’il a intitulé Passés singuliers.

Georges Duby a souligné que, passé 1970, le public s’était pris d’un goût de plus en plus vif pour l’histoire (sans que Duby arrive à s’expliquer pourquoi). Mais en vérité le phénomène est plus radical, puisque l’histoire s’écrit de plus en plus à la première personne, chez de nombreux historien comme, par exemple, Ivan Jablonka, dans son essai L’histoire est une littérature contemporaine (Seuil, 2014), et plus encore chez Philippe Artières dans Vie et mort de Paul Gény (Seuil, 2013), où l’histoire devient même de l’art contemporain, quand on voit l’auteur endosser la soutane de son grand-oncle Paul Gény pour aller sur les traces de ce philosophe jésuite qui s’est fait assassiner à Rome, en 1925, par un fou (la mort de ce grand-oncle ayant ressurgi quand Artières a fait un séjour à la villa Médicis, en 2010, avec différents artistes et écrivains contemporains). Mais était-ce une sorte de nouvel archiviste qui débarquait à Rome, sur les traces du philosophe jésuite assassiné, oublié, sachant que Philippe Artières a beaucoup travaillé sur la question des archives en histoire, avec Michel Foucault et avec Arlette Farge, qui lui avaient appris à embellir sa vie de jours qu’il n’avait pas vécu (comme le dirait un grand écrivain contemporain, Pascal Quignard)?

Regard sur le monde à l’époque du selfie

Enzo Traverso émet une toute autre hypothèse, quand il pose que «l’écriture subjectiviste de l’histoire ne peut être dissociée de l’avènement de l’individualisme comme un des traits majeurs du nouvel ordre du monde». Oui, c’est encore le néolibéralisme qui frappe ici: Traverso explique brillamment  que l’écriture subjectiviste du passé, en vogue chez les historiens de ce début du XXIe siècle, «correspond à cette nouvelle forme de vie néolibérale», où le monde se regarde «sur l’écran d’un smartphone qui le transforme en selfie» (et les nouvelles écritures subjectivistes de l’histoire correspondent à l’époque présente du selfie).

L’historien italien, qui a obtenu son doctorat à l’EHESS à Paris, est professeur à l’université Cornell, aux États-Unis.

C’est aussi ce nouveau régime d’historicité que François Hartog qualifie de «présentiste», où le passé n’annonce plus l’avenir (il ne contient plus aucune promesse de rédemption; passé et futur restent encapsulés dans un éternel présent, dit-il). Mais faut-il voir là la destruction de l’histoire? C’est toute la question. Enzo Traverso se défend en tout cas de dresser un réquisitoire contre ces nouvelles écritures de l’histoire; il dit qu’il n’écrit pas contre mais qu’il s’interroge sur le pourquoi de leur naissance; et il le fait avec une douce ironie qui est tout à fait réjouissante, revigorante, savante. Surtout, il sait bien que l’histoire est un processus ouvert, inachevé, comme l’a montré Walter Benjamin…

Didier Pinaud, L’Humanité, 24 août 2020

Photo: S. Lambert/Haytham/Réa

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