Le «je» de l’histoire

Publié le 19 août 2020, dans Revue de presse Le «je» de l’histoire
Pourquoi les historiens parlent d’eux et les romanciers de l’histoire? Enzo Traverso répond.

Enzo Traverso a voulu savoir pourquoi depuis quelques années, notamment en France, les hostoriens (Ivan Jablonka, Antoine de Baecque, Philippe Artières, Stéphane Audoin Rouzeau…) sont traversés par l’histoire qu’ils racontent et pourquoi, à l’opposé, des romanciers (Jonathan Littell, Yannick Haenel, Laurent Binet, Eric Vuillard…) se saisissent de l’histoire comme d’une fiction.

Pour ce spécialiste des idées au XXe siècle qui enseigne à la Cornell University (Ithaca, New York) après avoir longtemps professé en France, «l’histoire s’écrit de plus en plus souvent à la première personne, au prisme de la subjectivité d’un auteur». Mais n’en a-t-il pas toujours été ainsi? Cette pratique nous rappelle la place du moi dans toute écriture. On fait de l’histoire parce qu’on n’arrive pas à s’en défaire, parce que le passé nous travaille au présent. On écrit des romans à peu près pour les mêmes raisons. Cette attitude traduit aussi les signes d’un changement de lien avec le passé. «C’est seulement après avoir étudié les autobiographies des gens communs que des historiens ordinaires ont commencé à raconter leur propre vie.»

Ces Narcisse historiens «ne cachent pas leurs ambitions littéraires» et les Hérodote écrivains produisent des ouvrages de «non-fiction littéraire». L’historien rejoint le mémorialiste tandis que l’écrivain s’accomplit dans la réécriture du passé. Faut-il s’en inquiéter? Non, lordque les choses sont clairement dites. On peut même considérer que cela fait le bonheur des lecteurs qui abordent ainsi des territoires nouveaux.

Trotski mettait de côté son ego pour écrire à la troisième personne son Histoire de la révolution russe à laquelle il avait pris part. «Aujourd’hui des chercheurs écrivent à la première personne pour parler de moments du passé qu’ils n’ont pas vécus.» Enzo Traverso souhaiterait simplement que les auteurs en prennent conscience. «On ne peut pas interpréter le passé en le ramenant simplement à la sphère de l’intime.» Au «je» du roman, il préfère le «nous» quand il s’agit d’histoire. Mais l’amateur de littérature ne boude pas son plaisir quand un chercheur bouscule sa recherche avec style, et son essai stimulant permet de comprendre les orientations des travaux historiques tout comme la production éditoriale qui en découle.

Laurent Lemire, Livre hebdo, 19 août 2020

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