Notre obsession du vintage masque notre négligence du patrimoine

Publié le 21 mars 2022, dans Revue de presse

Mais tandis que notre engouement pour les objets vintage fait exploser les sites de revente, nos églises, maisons en pierres, moulins et ponts couverts croulent sous les infiltrations d’eau et le pic des entreprises de démolition. Le patrimoine bâti du Québec disparait dans l’indifférence généralisée.

Au nom de l’efficacité, de la nouveauté et d’un sens souvent douteux de l’esthétisme, nous laissons dépérir des témoins importants de notre passé collectif. Toutes les raisons sont bonnes pour éviter d’entretenir et de recycler les lieux qui ont forgé notre identité. Même les changements climatiques servent désormais de prétexte à la démolition de maisons ancestrales, comme à Sainte-Marie-de-Beauce, où des centaines d’entre elles se sont retrouvées visées par un décret de démolition après les inondations du printemps 2019. Mais peut-on imaginer, demande la professeure de littérature Marie-Hélène Voyer dans L’habitude des ruines, « raser les Pays-Bas, la Belgique ou Venise sous prétexte de leurs inondations » ?

Comment se fait-il qu’ici la destruction soit le seul réflexe qui s’active ?

Notre appétit insatiable pour le neuf et le rutilant, si banal ou ridicule soit-il, nous a même poussé·e·s à démanteler des secteurs urbains entiers, à fermer des villages complets. Le Québec ne peut vivre que dans le présent. « Comme si en rasant les maisons, il se pouvait qu’on élimine la misère », disait Pierre Perrault en 1965.

Ce faisant, ce que nous éliminons plutôt, ce sont les « balises de notre mémoire extérieure qui irriguent notre mémoire intérieure », écrit Voyer, et les histoires qui nous unissent, dont nous ne garderons qu’une belle théière rétro pour décorer notre nouveau chalet.

Véronique Chagnon, Nouveau Projet, no 21, printemps-été 2022, p. 31.

Adapté de L’habitude des ruines : le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec, Marie-Hélène Voyer (Lux, 2021)