L’urgence pour un pédiatre de décoloniser le système de santé

Publié le 5 février 2021, dans Revue de presse L’urgence pour un pédiatre de décoloniser le système de santé
L’urgentologue pédiatrique Samir Shaheen-Hussain publie un premier essai dans lequel il retrace les effets néfastes du racisme systémique sur les enfants.

Des centaines de parents des régions éloignées n’ont pu accompagner leur enfant alors qu’il survolait le Québec à bord d’un avion-ambulance pour obtenir des soins dans le sud de la province. La campagne «Tiens ma main», lancée en 2018 par l’urgentologue pédiatrique Samir Shaheen-Hussain, a engendré un mouvement de contestation contre cette pratique au Québec. Elle était considérée insensible et affectait de manière disproportionnée les communautés autochtones. Le gouvernement libéral de Philippe Couillard y a mis fin en 2018.

Cette façon de faire n’était toutefois qu’un symptôme d’un mal bien plus grand, croit Samir Shaheen-Hussain, soit celui du colonialisme médical au sein du système de santé québécois. C’est pourquoi il a publié, jeudi, la version française de son premier essai, Plus aucun enfant autochtone arraché : pour en finir avec le colonialisme médical canadien. Espaces autochtones a fait le point avec l’auteur.

Est-ce que des enfants voyagent toujours seuls à bord d’avion pour se rendre à l’hôpital?

Il ne reste que de rares exceptions, donc si on ne regarde que cela, la campagne a été une réussite. Pourtant, il existe encore du colonialisme médical dans le milieu. Ça serait beaucoup plus facile de simplement trouver et retirer les personnes racistes au sein du réseau de santé au Canada, mais le problème est systémique, donc c’est beaucoup plus profond. On ne peut pas ignorer l’histoire de colonisation qui a eu des répercussions très graves sur les communautés autochtones. Et on ne peut pas prétendre qu’on est tous sur un pied d’égalité, il faut prendre conscience de la façon dont les lois continuent encore aujourd’hui de désavantager les Autochtones.

Si cette pratique a été abolie, pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’écrire ce livre?

D’abord, j’ai voulu réagir aux propos de Gaétan Barrette. [Il a dit en 2018 que le parent d’un enfant qui doit se rendre à l’hôpital ne pourrait l’accompagner s’il était agité ou intoxiqué ]. J’étais choqué parce que ça a envoyé un message très fort symboliquement, qu’un ministre de la Santé, médecin par ailleurs, puisse tenir des propos aussi racistes en toute impunité. Ça signifiait au personnel médical que c’est correct d’être raciste. Ensuite, François Legault a toujours nié la présence de racisme systémique, alors que l’exemple qu’on dénonçait avec notre campagne Tiens ma main en montrait clairement l’existence. Et finalement, une ancienne collègue m’avait écrit qu’elle ne comptait même plus les situations où cette politique touchait un enfant qu’elle soignait, mais que le personnel continuait pourtant à travailler comme si de rien n’était. Donc j’ai voulu contribuer, de façon modeste, à ce que nous ne nous contentions plus de  continuer comme si de rien n’était .

Quelle est la différence entre racisme systémique et colonialisme médical?

Il peut y avoir des pratiques, des politiques et des lois en santé qui sont empreintes de racisme, mais la distinction entre les deux est la culture, ou même l’idéologie, qui fait partie du projet colonial, encore actif aujourd’hui. C’est d’ailleurs pratiqué de manière moins inconsciente que le racisme systémique. Quand on parle du corps médical, on pense souvent qu’on est neutre. Mais comme le dit l’historien des mouvements sociaux Howard Zinn,  on ne peut pas rester neutre dans un train en marche . Le train, l’histoire de l’establishment, est en marche et c’est le train du colonialisme qui ne s’est jamais arrêté. Sa cargaison, ce sont la violence, la dépossession, l’exploitation et l’oppression.

Comment se traduit le colonialisme médical dans nos hôpitaux?

On ne manque malheureusement pas d’exemple… la pratique qu’on dénonçait avec la campagne #Tiensmamain en est un. Il y a aussi celui de Joyce Echaquan [décédée à l’hôpital de Joliette après avoir filmé en direct le personnel de soins qui proférait des injures racistes à son égard]. Et c’est choquant, mais ces choses arrivent fréquemment. Beaucoup de membres de communautés autochtones ont avoué avoir subi un traitement similaire après la mort de Joyce Echaquan. Et aux États-Unis, une étude a démontré en 2016 que les enfants autochtones, noirs et latino-américains avaient des scores moins importants à l’urgence que les enfants blancs qui présentaient les mêmes symptômes. On a aussi démontré, ici au Canada, qu’on donnait moins de médication aux enfants autochtones qu’aux enfants blancs pour un même degré de douleur.

Certaines pratiques, actuelles et passées, ne représentent selon vous rien de moins qu’une forme de génocide?

Souvent au Canada, on parle de génocide culturel pour traiter de notre histoire avec les Autochtones. Et c’est souvent utilisé comme une façon de minimiser la gravité de la situation. J’ai pourtant démontré, sans équivoque je crois, qu’il s’agit bien d’un génocide qui correspond aux cinq critères de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, ne serait-ce que par le rôle du personnel médical. C’est quelque chose avec laquelle la société canadienne doit composer et reconnaître pour véritablement changer les choses.

On peut dire que le drame de Joyce Echaquan a entraîné un dialogue, et même des débats, autour du racisme dans les hôpitaux. Qu’est-ce qui a déjà changé depuis?

Il y a une prise de conscience collective, je crois que les gens veulent vraiment que les choses changent. Mais ce qui est désolant, c’est la fin de non-recevoir du gouvernement Legault par rapport au Principe de Joyce, sur la base qu’il faudrait reconnaître l’existence du racisme systémique au Québec. C’est vraiment frustrant, parce qu’on risque de ne pas pouvoir progresser suffisamment pour empêcher ces drames dans le futur.

Québec refuse d’adopter le Principe de Joyce alors qu’Ottawa va de l’avant. Est-ce que ça risque de faire avancer les choses, même si la santé est de compétence provinciale?

Québec ne reconnaît pas le racisme systémique, alors que le Canada oui, mais sur le terrain, je ne suis pas certain qu’il y a vraiment une différence pour les personnes tant que les gouvernements ne passent pas à l’action. C’est important de reconnaître le racisme systémique, parce que si on ne le reconnaît pas c’est comme si on n’avait pas de diagnostic, on ne peut pas aller de l’avant avec le traitement. Donc le gouvernement fédéral est bon pour utiliser des beaux mots, mais quand vient le temps d’agir, malheureusement l’action n’est pas là.

Qu’est-ce qui doit être fait pour corriger le tir?

Je propose qu’on renforce la sécurisation culturelle au sein du système de santé en centrant les soins autour de la personne plutôt qu’autour du corps médical. Souvent, on dit qu’une patiente est difficile, on pose toutes sortes de jugements, mais on est rarement autocritique. On ne se demande pas, quand je rentre dans la salle, qu’est-ce que cette personne-là voit? Au cours de nos études, on n’en apprend jamais sur notre rôle, notre passé où on a commis des erreurs médicales qui ont brisé leur confiance. Je crois aussi qu’il faudrait soutenir les mouvements de décolonisation, ça a le pouvoir de changer la donne. On peut changer certaines choses à l’intérieur du système, mais tant que les déterminants structurels de la santé demeurent inchangés, comme le système économique, politique et culturel, les inégalités en santé vont persister.

Radio-Canada, 5 février 2021

Photo: Le Dr Samir Shaheen-Hussain, pédiatre urgentiste, a témoigné de la persistance du racisme systémique dans les établissements de santé lors de la Commission Viens, en mars 2018. Radio-Canada

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