Les petites mains

Publié le 3 décembre 2020, dans Revue de presse
Le prolifique Alain Deneault offre, avec Bande de colons, un essai aux analyses fines et éloquentes de ces « colons » que l’historiographie et le discours populaire aiment balayer sous le tapis.

Lorsqu’il est question, dans l’espace francophone, des conséquences du colonialisme au Canada et au Québec, les discussions se limitent trop souvent à une sorte d’identification forcée et exclusive au colonisateur ou au colonisé. Présentés dans une rhétorique dualiste, ces termes prennent une teinte particulière dès l’aube des années 1960, alors que l’anticolonialisme, les revendications pour les droits civiques et les luttes révolutionnaires habitent les pensées des poètes, des militant·es et des politiques. L’actualité ne nous laisse pas en reste : de telles considérations concrètes et philosophiques méritent un nouveau regard. Alain Deneault propose, à la suite de plusieurs conférences et articles étoffant le point cardinal de l’essai, « une notion intermédiaire [qui était] en souffrance, un dégradé conceptuel du type colonisateur – colon – colonisé [qui] faisait défaut ».

Prendre conscience

Les tensions entre la perception de soi du peuple canadien (ou canadien-français) et les traces de la machine coloniale alimentent la réflexion de l’essayiste. Au plus près de ce que remarquait Jacques Ferron à une autre époque, il s’agit pour l’auteur de refaire une leçon d’histoire. Il montre comment la construction des figures et des appellations parle de l’exploitation des territoires, des ressources et des peuples, bien plus qu’elle n’offre de réponses quant à la place des sujets dans l’histoire. Dans la lignée de Ferron, Deneault réserve le terme de colonisé « à la désignation exclusive des peuples d’origine, aujourd’hui méconnaissables, parce que misérablement parqués dans des réserves ou sinon disparus dans un processus génocidaire lent, comme on parle de mort lente ». Dans cette optique, les colons sont les « petites mains de l’exploitation coloniale, la force de travail au service des basses œuvres, les pauvres exécutants se prêtant à la banalité du mal pour un lopin de terre, un salaire, peut-être même seulement une promesse d’avantages, une paire de tickets gratuits pour le match du lendemain soir… ». Véritables courroies de transmission et outils de répétition de l’oppression ainsi que de l’idéologie coloniales, les colons se conçoivent plutôt, si l’on suit la réflexion de l’auteur de La médiocratie (Lux, 2015), comme une classe moyenne à qui le pouvoir d’achat offre le mirage d’une certaine indépendance : « [Le colon] se console de son statut en s’imaginant consommateur. De cette position, une infinité de rêves sont permis et gardent sauf le sommeil de la pensée. » S’inspirant des théories marxistes (celle de Georg Lukács au premier chef) sans s’y restreindre, l’essayiste dresse le portrait de cette « conscience de classe » et de l’aliénation des colons, eux-mêmes prisonniers de l’épaisseur étouffante du grand rêve canadien.

Se nommer

Dans cette fresque, tout opère comme si les mots avaient été insuffisants pour le peuple canadien-français afin qu’il puisse se définir. En creux, donc, ce colon lancé en insulte témoigne d’une difficulté à se (re)connaître. Un terme manquait : celui de « colon », pourtant balancé sur le ton de l’injure dans notre contrée américaine. À la suite des portraits du colonisé et du colonisateur d’Albert Memmi, mais en en circonscrivant les limites, l’intellectuel propose une définition qui sied autant à une relecture de l’histoire qu’à une saisie de l’actualité. Le colon n’est pas un colonisateur, mais il rejoue la façon dont ce dernier s’approprie le pouvoir et les ressources ; il participe d’une structure qui le dépasse, mais qui lui offre un semblant de confort. Sans ostraciser l’individu, même s’il rappelle constamment l’exploitation à laquelle contribuent les travailleur·ses, Deneault avance que d’un océan à l’autre, le colon, c’est « le peuple qui convient d’être administré par des structures publiques qui ne sont jamais vraiment le reflet de sa volonté subjective et souveraine. Il est le subalterne, le partenaire, le client ou le chômeur, jamais le citoyen ». Retrouvant les motifs importants de ses interventions et écrits – qu’on pense à Noir Canada (Écosociété, 2008), ou à ses ouvrages sur les paradis fiscaux –, l’essai de Deneault repose sur une saisie transversale des enjeux qui modèlent l’économie. C’est par le biais du questionnement que l’auteur boucle sa réflexion, invitant lectorat et société à « amorce[r] [leur] travail d’émancipation » pour qu’ils se demandent enfin : « Qu’est-ce que je fais là ? ! » En fin de parcours, l’écrivain insiste sur la responsabilité du colon, passage sur lequel il faut méditer en regard de l’actualité récente : il nous est plus facile, sur le plan psychique, de nous « tordre l’esprit de façon à nous dire semblables à l’image que renvoie de nous-mêmes le miroir déformant de la propagande canadienne », que de nous avouer « petites mains ».

Marie-Hélène Constant, Lettres québécoises, no 179, hiver 2020