«Les discours sur le “wokisme” fonctionnent comme des paniques morales»

Publié le 4 octobre 2022, dans Revue de presse «Les discours sur le “wokisme” fonctionnent comme des paniques morales»

Pourquoi les pourfendeurs du « wokisme » s’en prennent-ils autant à l’université ? Entretien avec Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’université du Québec à Montréal (UQAM), récemment auteur de Panique à l’université – Rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires (éditions Lux).

Des plateaux de télévision aux pages « Débats » des plus grands hebdomadaires nationaux, la menace (fantôme) est partout. En janvier dernier, un colloque entier sur le sujet s’est même tenu à la prestigieuse université Paris-Sorbonne, sous l’égide du Collège de philosophie et l’œil bienveillant du ministre de l’Éducation de l’époque, Jean-Michel Blanquer. « Islamo-gauchistes », « wokes », « théoriciens du genre »… Quels que soient les épouvantails mobilisés, tous les protagonistes inquiets de ce petit cercle s’accordaient alors sur un seul et même constat : une certaine « idéologie américaine » serait doucement en train de s’implanter dans la tête des étudiants français. « Pour stimuler la panique collective, on évoque les pires violences de l’histoire : chasse aux sorcières, lynchage, totalitarisme, extermination », énumère Francis Dupuis-Déri dans son dernier livre, Panique à l’université – Rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires (éditions Lux). Or, poursuit le professeur de science politique à l’université du Québec à Montréal (UQAM), « cette agitation repose non seulement sur des exagérations et des mensonges, mais elle relève d’une manipulation qui enferme l’esprit et entrave la curiosité intellectuelle, la liberté universitaire et le développement des savoirs ». Explications.

Usbek & Rica : Pourquoi avoir pris la peine de « déconstruire », à travers un livre entier, le discours réactionnaire qui cible depuis plusieurs années l’université et « l’idéologie woke » qui serait prétendument en train de s’y installer ? Dans l’introduction, vous confiez vous-même craindre que ce livre ne fasse que « contribuer à la cacophonie ambiante ».

Francis Dupuis-Déri : J’ai fait ce livre par sens du devoir, en quelque sorte. Je suis professeur à l’université de Montréal, au Québec, où je suis rentré comme étudiant en 1985. Déjà à cette époque, on commençait à entendre ce discours-là, avec des mots un peu différents. Au début des années 1990, on ne parlait pas encore de « wokisme » mais de « politiquement correct » – ou « political correctness » en anglais. On nous disait que les féministes et les antiracistes étaient en train de prendre le contrôle des campus, qu’on ne pouvait plus lire les « dead white males » [littéralement « hommes blancs décédés », ndlr], exactement comme aujourd’hui. Or ce discours-là a toujours été en décalage complet avec la réalité empirique que j’ai pu observer sur le terrain au fil de mes études et de ma carrière.

Le problème est qu’il y a aujourd’hui une véritable saturation du débat public autour de ces idées. Des dizaines et dizaines d’articles et de livres sortent chaque année à ce propos. C’est pourquoi je voulais faire ce livre, par devoir pédagogique et politique. Je voulais donner à voir la réalité du monde universitaire, remettre les pendules à l’heure. Mais je ne suis pas naïf ; je sais qu’on ne change pas la réalité avec un livre. Ce qu’on appelle de manière fallacieuse le « marché libre des idées » n’est pas libre : que pèsera vraiment mon livre, ou celui d’Alex Mahoudeau [La panique woke, éditions Textuel, ndlr] face à des forces économiques aussi puissantes que celle de la famille Murdoch, qui mobilise à coups de milliards pour produire et diffuser le discours de la panique ? Sans doute pas grand chose.

« Social justice warriors », « islamo-gauchistes », « wokes »… Comment les mots de ce discours ont-ils évolué au fil de ces dernières années ?

Le paradoxe est que, que ce soit en France ou au Québec, les polémistes qui prétendent que tous les malheurs du monde viennent des campus américains sont eux-mêmes aliénés à l’anglais, et ce depuis au moins plus de trente ans. Le modèle américain est pris comme repoussoir pour vanter les mérites du modèle français… précisément par ceux qui ne cessent d’utiliser des expressions qui viennent de cette langue ! « Social justice warriors », adeptes de la « gender theory », et maintenant « wokes ». Les réactionnaires doivent constamment remplacer des mots par d’autres pour attiser la braise et provoquer un effet d’étrangeté, de bizarrerie qui amplifie l’inquiétude et la menace.

Prenons l’exemple du mot « woke ». Comme en français, le mot « éveil » a deux sens en anglais. Soit on s’éveille par rapport à un état de sommeil, soit on s’éveille au sens d’éveil des consciences. Or tous les partis politiques et tous les mouvements sociaux se donnent pour mission d’éveiller les consciences depuis toujours, ce n’est pas nouveau ! Les polémistes utilisent l’anglais simplement pour cet effet d’étrangeté, comme s’il s’agissait d’une pathologie. C’est un jeu de distinction.

Comme vous le rappelez dans l’introduction, même si ces attaques dépassent bien souvent le cadre universitaire, elles s’y réfèrent souvent en premier lieu. « L’université représente le noyau idéologique du régime diversitaire », écrit par exemple le polémiste québécois d’extrême-droite Mathieu Bock-Côté. Pourquoi cet acharnement sur l’université ? 

Il y a là une sorte d’énigme : pourquoi des politiques et des polémistes qui ne sont pas eux-mêmes des universitaires accordent tant d’importance à l’université ? Mon hypothèse est qu’ils ne connaissent pas vraiment les universités, qu’elles ne les intéressent pas. J’ai plutôt l’impression qu’ils instrumentalisent une représentation qu’ils se font de ce lieu à des fins politiques qui ont surtout à voir avec la compétition électorale. C’est d’autant plus facile que l’opinion publique est composée d’un tas de personnes qui ne savent pas ce qu’est l’université, soit parce qu’elles n’y sont jamais allées, soit parce que cela fait longtemps qu’elles n’y ont plus mis les pieds. Dans ces conditions, l’université devient une sorte de monstre à la Frankenstein que l’on peut aisément agiter à chaque nouvelle polémique.

Pour se rendre compte du caractère mensonger de cette vision déformée, il suffit de regarder la réalité. Dans le livre, je montre, données empiriques à l’appui, que la part du monde de l’université qui travaille réellement sur le genre ou le racisme est en réalité très limitée. Certains pôles d’enseignement et de recherche qui n’ont rien à voir avec ces thématiques bénéficient de ressources beaucoup plus importantes et ont beaucoup plus d’influence sur notre société. Sans même parler de l’informatique et de l’ingénierie, prenons le cas des business schools et des MBA [Master of Business Administration en anglais, ndlr] : aux États-Unis, on trouve plus de 1700 programmes de ce type, contre seulement 360 établissements environ qui proposent un programme en black studies. Je crois que tout est dit.

Dans votre premier chapitre, vous décryptez précisément le fonctionnement de ce que vous considérez comme des « paniques morales », en insistant notamment sur le rôle de la presse. Comment se construit une panique morale aujourd’hui ? Les réseaux sociaux sont-ils responsables ?

Le sociologue Stanley Cohen démontre à la perfection comment fonctionnent ces paniques morales. À l’époque des années 1970, il s’intéresse à la couverture médiatique de quelques bagarres qui ont eu lieu sur des plages anglaises entre deux courants de la jeunesse contre-culturelle de l’époque, les rockers et les mods. Qui dit jeunesse contre-culturelle dit drogues, rock et vêtements bizarres. Mais Cohen explique que pour comprendre les rapports de force dans la société anglaise, étudier ces bagarres en elles-mêmes est beaucoup moins intéressant que de s’intéresser à la couverture des événements proposée par la presse sensationnaliste. Celle-ci couvre alors les bagarres avec une ampleur totalement disproportionnée, des erreurs factuelles et une forme de diabolisation. Résultat, les politiques s’en mêlent avec une approche punitive et coercitive, afin de ramener cette jeunesse « dans le droit chemin ».

 

Et c’est là tout le principe d’une panique morale. Selon cette logique, aujourd’hui, les « wokes » – c’est-à-dire des jeunes féministes ou antiracistes – feraient régner une sorte de « terreur » sur les campus, à contre-courant des normes morales et des bonnes mœurs universitaires, qui consisteraient à prendre des notes et à se taire. Il s’agit donc de neutraliser cette menace et de ramener les étudiants dans le droit chemin. C’est ce que nous enseignent les médias, même si aujourd’hui il s’agit plutôt de tribunes et de faux débats en plateau que de presse « à sensation » à proprement parler. Les réseaux sociaux, eux, ne font que s’ajouter à ces chambres d’écho : ils amplifient le phénomène, mais ils n’en sont pas totalement à l’origine. Au contraire, ces dernières années, ce sont plutôt des mouvements de contestation progressistes qui sont nés des réseaux sociaux : #MeToo, #BlackLivesMatter… Les paniques morales s’expliquent aussi par là, elles relèvent d’une sorte de backlash qui ne dit pas son nom.

En quoi cette logique est-elle aussi celle d’une « industrie » ?

Les articles de presse au sujet de « l’université gangrénée » se sont multipliés à une vitesse spectaculaire ces dernières années. Voir tous ces titres devrait suffire à convaincre n’importe quel citoyen qu’effectivement, il y a bien quelque chose qui se trame sur les bancs des facs, quelque chose qu’on nous cacherait et qui serait prêt à déferler sur l’ensemble de la société voire menacer la civilisation… Ces paniques constituent donc une industrie dans le sens premier du terme : le discours n’est pas forcément matraqué consciemment, mais les répétitions créent un système qui s’auto-alimente, avec les mêmes exemples récurrents. Par ailleurs, les capitaines d’industrie de cet écosystème sont bien connus : Murdoch aux États-Unis, Bolloré en France… On connaît leur modèle d’affaires : beaucoup de polémistes, très peu de journalistes. Dans les années 1930 et 1940, le modèle économique était le même – en tout cas aux États-Unis -, mais il visait les communistes. On faisait la chasse aux communistes comme on fait la chasse aux « wokes » aujourd’hui.

Selon vous, l’université reste aujourd’hui encore une institution « plutôt conservatrice ». Pourquoi ?

L’université occidentale existe depuis 800 ans. Cela fait 35 ans qu’on nous dit qu’elle est en train d’être détruite. Je crois au contraire qu’elle est plutôt solide. À part quelques banques et les grandes religions, c’est sans doute l’une des structures les plus anciennes et les mieux résistances de notre monde contemporain. D’où son conservatisme. La preuve, pendant près de 700 ans, en France, les femmes ne pouvaient pas y entrer. Pendant longtemps, les juifs n’y étaient pas admis non plus. Pour que certaines questions puissent enfin être posées, comme celles des discriminations, cela a pris beaucoup de temps.

Et depuis quelques décennies, effectivement, une certaine diversité commence à opérer : les femmes, les minorités y sont plus présentes qu’avant. Des spécialistes en études de genre s’ancrent dans certains départements et, plus important encore, les théories naturalistes et sexistes d’une certaine époque ne font plus consensus. Bref, les transformations dont les polémistes parlent et à propos desquelles ils fantasment naissent très lentement, avec beaucoup de résistance, et certainement pas à la même vitesse partout. La plupart du temps, les protagonistes de ces changements ne sont d’ailleurs pas vraiment soutenus par leur hiérarchie. Il faut qu’ils fassent leur place, avec parfois des résistances très ouvertes. C’est ce qui explique qu’aujourd’hui, en 2022, la place des études de genre en France reste minuscule – quoique meilleure par rapport à 1970, évidemment.

Pour en revenir à ma situation personnelle, moi qui suis directeur de deuxième cycle depuis un an et demi à l’université du Québec de Montréal, je dois signer tout un tas de formulaires dès qu’un mémoire est terminé. Sur tous les titres que je vois passer, je peux vous dire que l’immense majorité aurait pu être les mêmes dans les années 1980 : « Relations géo-stratégiques Chine-Taïwan », « Analyse comparée des systèmes électoraux », « Intégration dans l’Union européenne »… Bref, les thèmes de science politique les plus conventionnels sont toujours les plus plébiscités.

Ces paniques morales sont-elles amenées à s’amplifier dans les années à venir ? Ou vont-elles finir par se tasser, selon vous ?

Je n’aime pas faire des pronostics mais votre question est intéressante dans la mesure où le contexte politique n’est effectivement plus du tout le même que dans les années 1990. Les polémiques sont identiques, mais le rapport de force, lui, a profondément changé. Malheureusement, il a plutôt changé en faveur de l’extrême droite. Nous sommes aussi concernés au Québec, mais je dois dire que, à chaque fois que je viens en France, je suis frappé de voir à quel point les choses empirent…

Et malheureusement, même si les changements en faveur de causes progressistes comme le féminisme ou l’antiracisme restent factuellement très relatifs, cela ne change rien pour les réactionnaires. Ce statut minoritaire n’empêche rien. Pour eux, une personne noire ou homosexuelle est déjà une personne de trop, c’est déjà une « invasion ». Ce sont des positions de rejet qui nient une réalité pourtant simple. Or je ne pense pas que la vérité soit forcément un inconvénient en politique. On peut tout à fait tenir des discours totalement faux et récolter un soutien massif, le cas Donald Trump l’a très bien montré… Bref, vous l’aurez compris, je ne suis pas très optimiste.

Pablo Maillé, Usbek & Rica, 4 octobre 2021.

Photo: © macri roland / Shutterstock

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