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Photo de Francis Dupuis-Déri.
24 août 2026

«L’école, champ de bataille»: l’art de peindre l’intolérance en milieu scolaire

Le chercheur Francis Dupuis-Déri raconte comment les écoles, au Québec et ailleurs, sont devenues un champ de bataille.

 

L’intolérance ne connaît pas de frontières. C’est pourquoi, dans son poignant ouvrage L’école, champ de bataille, Francis Dupuis-Déri nous transporte en France, ailleurs en Europe et aux États-Unis, sans oublier de nous rappeler qu’ici aussi, au Québec, de multiples manifestations d’opposition, voire de haine, envers la diversité sexuelle et de genre (et envers les femmes en général) ont terrorisé de nombreux élèves et leurs enseignants dans les dernières années.

Des élèves qui font des saluts nazis, qui brûlent des drapeaux arc-en-ciel (un geste pourtant illégal, rappelle le chercheur), qui intimident des membres de la diversité sexuelle et qui profèrent des insultes sexistes, homophobes ou transphobes au nom de leurs idoles de l’extrême droite : les exemples d’intolérance, recensés avec soin, défilent les uns après les autres dans les pages de cet essai troublant, mais important. Car derrière ces gestes se cache une montée du masculinisme — objet de recherche pour Francis Dupuis-Déri depuis une vingtaine d’années — qui ébranle une des valeurs fondamentales de notre réseau scolaire : l’inclusion.

« Les conséquences pour les jeunes victimes de misogynie, d’antiféminisme, d’homophobie et de transphobie à l’école s’avèrent souvent dévastatrices. Les victimes de cette violence en viennent à croire qu’elles sont anormales, voire qu’elles n’ont aucune valeur, ce qui change leur rapport aux autres et leur estime de soi. Honte et même haine de soi s’insinuent alors sournoisement, polluant l’esprit, minant le cœur, tétanisant le corps », écrit le chercheur et professeur à l’Université du Québec à Montréal, qui se désole du peu d’intérêt qu’a suscité cette intolérance dans les dernières années.

« Si, par exemple, des élèves en Ontario qui étaient dans des cours de français brûlaient le drapeau du Québec parce qu’ils ne voulaient pas apprendre le français, admettons, Paul St-Pierre Plamondon [NDLR : s’il était premier ministre] lancerait la campagne référendaire tout de suite, lance avec ironie, en entrevue, Francis Dupuis-Déri. Ce serait un scandale absolu, il y aurait des motions à l’Assemblée nationale, tout le monde serait en train de déchirer sa chemise. »

Or, dans les dernières années, « des dizaines et des dizaines » de drapeaux arc-en-ciel ont été vandalisés dans des écoles du Québec, sans que cela suscite une grande indignation, constate-t-il.

« J’ai eu des témoignages de directions qui encourageaient les enseignants et enseignantes à ne pas faire leur coming out pour ne pas avoir de problèmes [avec des parents ou des élèves intolérants] »

Francis Dupuis-Déri

Des commentateurs de différents médias — des hommes blancs cisgenres, essentiellement — ont d’ailleurs préféré, plutôt que de dénoncer cette intolérance, l’alimenter en critiquant le féminisme et les « wokes », tout en imputant à l’islam tous les maux présents dans notre réseau scolaire, déplore le chercheur. Pourtant, ajoute-t-il, ces mêmes chroniqueurs, qui ne sont pas musulmans, tiennent des propos transphobes dans leurs billets de « mauvaise humeur », dans lesquels ils s’opposent, entre autres, à l’existence de toilettes non genrées.

« Je prends du temps pour réagir à leurs propos justement parce que je constate qu’ils sont influents et que je considère que leur parole est biaisée, et même, des fois, fausse, en fait », indique le chercheur pour justifier la place qu’il accorde à la critique de certains auteurs de textes d’opinion dans son livre.

Un dénominateur commun : les garçons

L’essayiste souligne d’ailleurs dans son ouvrage, alimenté notamment par une vaste recherche qualitative qu’il a menée dans quelque 200 écoles de la province, que nombre d’enseignants lui ont souligné que les auteurs d’actes d’intolérance sont bien souvent des élèves blancs issus d’une classe moyenne majoritairement athée (ou catholique). Ce qui n’a pas empêché bien des détracteurs de sa recherche de critiquer celle-ci en faisant valoir que, selon eux, elle ne parle pas assez de l’islam, qui est pourtant mentionné à deux reprises dans la table des matières du rapport en question, dit-il en soupirant.

« Ça me décourage parce que j’ai l’impression que, pour plusieurs personnes, en fait, c’est plus important de saisir l’occasion de taper une fois de plus sur l’islam que de vraiment se préoccuper des jeunes dans les écoles qui sont persécutés », laisse tomber M. Dupuis-Déri.

« Les masculinistes et les transphobes ont pris le contrôle de la Maison-Blanche, [ce qui a une influence jusque sur nos bancs d’école] »

Francis Dupuis-Déri

Sa recherche l’a d’ailleurs amené à se pencher sur les nombreux gestes et propos inappropriés qui émanent d’équipes de hockey en milieu scolaire, où se « produit un esprit de corps propice aux attaques en groupe, en meute », écrit-il. Or, ces mêmes équipes comptent bien peu de joueurs musulmans, lâche-t-il.

Il note ainsi que le véritable dénominateur commun des auteurs de manifestations d’intolérance dans nos écoles, c’est qu’il s’agit essentiellement de « garçons hétérosexuels ».

Une référence guerrière

Évidemment, derrière une « petite minorité » — pour reprendre les propos évoqués par la drag queen Barbada en préface de ce livre — d’élèves bruyants et étroits d’esprit se cache une majorité bien plus inclusive. C’est ainsi qu’un choc d’idées s’est manifesté à bien des reprises ces dernières années entre des élèves progressistes, qui s’impliquent notamment dans des comités prônant la diversité et l’inclusion à l’école, et d’autres « réactionnaires », qui ont vandalisé dans certains établissements les locaux de ces mêmes comités, raconte Francis Dupuis-Déri. D’où la référence guerrière choisie pour titrer son essai, explique-t-il.

Cette guerre dépasse d’ailleurs largement les frontières de l’école, tout comme celles de la maison, puisque des jeunes tirent souvent leur haine de la diversité des contenus numériques qu’ils consultent. Il serait donc faux d’affirmer que « derrière chaque enfant sexiste, homophobe ou transphobe il y a un adulte » qui partage cette intolérance, soutient le chercheur.

Cette (mauvaise) influence vient plutôt souvent, dans le cas des jeunes élèves québécois, du sud de la frontière. Ainsi, dans plusieurs écoles de la province, des jeunes se présentent comme des « partisans » de l’influenceur masculiniste Andrew Tate, mais aussi du président américain, Donald Trump, et de l’homme le plus riche du monde, Elon Musk. Trois hommes qui ont, entre autres, tenu maints propos sexistes et transphobes ces dernières années.

« Les masculinistes et les transphobes ont pris le contrôle de la Maison-Blanche », ce qui a une influence jusque sur nos bancs d’école, en incitant notamment des adolescents à tenir tête à leur enseignante lors de cours portant sur l’éducation sexuelle, dit l’essayiste.

Et que font, pour contrer ce fléau, les directions d’école ? Dans certains établissements, les gestionnaires « savent ce qui se passe, mais ils ont peur », dénonce Francis Dupuis-Déri. Une « logique du silence » s’installe alors.

« J’ai eu des témoignages de directions qui encourageaient les enseignants et enseignantes à ne pas faire leur coming out pour ne pas avoir de problèmes » avec des parents ou des élèves intolérants. Ces directions, même lorsqu’elles agissent par bienveillance, souligne l’auteur, se retrouvent alors à « participer au problème » de l’intolérance entre les murs de leur école.


Zacharie Goudreault, Le Devoir, 24 août 2026.

Photo: Valérian Mazataud / Le Devoir

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