Le territoire métissé de Pierre Perrault

Publié le 17 juin 2021, dans Revue de presse

Le lundi 21 juin sera célébrée la 25e Journée nationale des peuples autochtones du Canada. Mais cette année, après la mort terrible de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette puis la découverte des restes de 215 enfants sur le terrain de l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops, en Colombie-Britannique, cette date revêt un sens nouveau. Car bien des yeux se sont soudain dessillés devant le sort réservé aux premiers habitants du pays. Autant reconnaître les torts collectifs et employer le mot « génocide » à bon escient, du moins dans son sens culturel. Car « tuer l’Indien dans l’Indien » était le but avoué de ces écoles d’assimilation à tout vent, abus en prime.

Il faut avoir parcouru plusieurs réserves et parlé avec les rescapés brisés de ces pensionnats pour mesurer l’ampleur des séquelles laissées par les politiques de blanchiment de l’État et de l’Église sur des peuples en perte de repères.

Colonisateurs des uns et colonisés des autres

J’entends plusieurs Québécois protester contre le terme « racisme systémique » et lever les yeux au ciel en entendant les cris des Premières Nations, perçus comme victimaires. Bien des francophones sont les premiers à monter au créneau pour dénoncer le Quebec bashing des Anglos, tout en ignorant leurs propres biais négatifs envers les Autochtones. Peinerait-on à se percevoir à la fois comme les colonisateurs des uns et les colonisés des autres ? Ainsi va la vie pourtant, chez les individus comme chez les peuples. Le dominant d’hier devient le dominé d’aujourd’hui quand tourne la roue de fortune.

La Nouvelle-France s’était bâtie sur le lien des nouveaux arrivants avec les Premières Nations, lesquelles avaient aidé et soigné les Français, leur enseignant les secrets des bois et des rivières, avant d’être trahies par leurs langues fourchues.

Ce n’est pas par hasard qu’un anthropologue comme Serge Bouchard, grand arpenteur du territoire, s’est laissé captiver autant par les camionneurs blancs au long cours que par les Autochtones. Leurs nomadismes se répondaient. Tous sillonnaient et définissaient le pays et le continent.

Même démarche pour Pierre Perrault. Le cinéaste de Pour la suite du monde avait réalisé au cours des années 1950 la télésérie Au pays de Neufve-France (plus tard rassemblée en coffret). Il s’était alors trimballé de Québec à Blanc-Sablon à une époque où les modes de vie traditionnels demeuraient vivaces. Son recueil de poésie Toutes isles naquit en 1961 de ses explorations sur la terre de Caïn, enrichi en 1990. Peu de temps avant sa mort, en 1999, il voulut offrir au texte une version définitive augmentée, qui vient tout juste de paraître aux Éditions Lux.

Le soir qui nous attend

Dans sa poésie virile nourrie d’emphase, ce grand nationaliste québécois n’aurait jamais négligé l’apport des Innus au mythe identitaire, y adjoignant ici des témoignages de Jacques Cartier et de vieux mots français en effacement. Il décrit avec autant de lyrisme les gestes des pêcheurs blancs de Tête-à-la-Baleine que ceux des chasseurs de caribous de communautés innues d’Unamen Shipu et de Pakua Shipu avant leurs migrations hivernales dans le Nutshimiu. Ainsi était nommé l’arrière-pays, dont les anciens connaissaient par cœur les pistes secrètes et les coudes des rivières, nourrissant pour Perrault la légende fondatrice nationale.

Pierre Perrault voyait partir à l’automne, avec un serrement de cœur, la progéniture des réserves au pensionnat autochtone de Sept-Îles : « Ils ont depuis longtemps consenti à une légèreté sans attache et dès lors on leur impose les entraves de la liberté… écrivait-il. Et ces enfants qu’on leur rendra au bout de plusieurs hivers, maître électricien ou apprenti plombier, comment placer dans leurs canots les abcd, comment disposer leur ignorance de l’hiver nu comme un couteau ? » Ajoutant plus loin avec des accents prophétiques : « J’annonce l’époque où nous souffrirons de les avoir omis et nous n’aurons pas de mots pour prédire le soir qui nous attend. »

De fait, c’est s’amputer d’une partie des racines communes que de chasser les Autochtones de notre imaginaire et de leur long face-à-face avec les coureurs des bois dans ces forêts aujourd’hui trop désenchantées.

Bien des francophones saisissent ces vérités en découvrant la littérature des Premiers Peuples, sentinelles du pays. Eux qui ignoraient au départ l’écriture se l’approprient de merveilleuse façon. Bâtons à message de Joséphine Bacon, Kukum de Michel Jean, Je suis une maudite sauvagesse d’An Antane Kapesh, d’autres chants du Nutshimiu font écho à ces territoires longtemps sacrés et sillonnés de fond en comble par des bottes et des raquettes.

« Rouge et Noir exclus, il ne restait que le Blanc pour unique héritier, écrit à propos de l’Amérique Dany Laferrière dans Petit traité sur le racisme. Et depuis le sang n’a cessé de couler. »

Odile Tremblay, Le Devoir, 17 juin 2021

Lisez l’original ici.