Le témoignage d’une conscience libre

Publié le 30 novembre 2021, dans Revue de presse

Mi-journal mi-enquête, l’exceptionnel ouvrage de Françoise Ega est réédité. Le témoignage d’une conscience libre.

Seuls les habitants et visiteurs de Marseille pouvaient emprunter la rue du 14e arrondissement qui, depuis 2019, porte son nom : «Rue Françoise-Ega, dite Mam’Ega, poète et militante (1920-1976)». Mais tous les lecteurs pourront désormais traverser ses exceptionnelles Lettres à une Noire, publiées de façon posthume en 1978 par L’Harmattan, et aujourd’hui réédités par l’éditeur québécois Lux. Un document littéraire et politique de premier ordre, journal et enquête, tout à la fois réaliste et réflexif, drôle et tragique, récit d’une vie et critique d’une domination, «contribution originale aux réflexions actuelles sur l’expérience vécue des rapports de classe, de genre et de race», ainsi que le note, dans sa préface, Elsa Dorlin.

Dans les années 1950, François Ega, née au Morne-Rouge, en Martinique, et diplômée en dactylographie, s’installe à Marseille avec son mari, infirmier militaire, et leurs deux enfants (trois autres naîtront après). En 1962, alors que le désir d’écrire l’a saisie, elle découvre dans Paris Match le destin de Carolina Maria de Jesus, écrivaine brésilienne issue d’une favela. «Comment arrivais-tu à conserver un crayon avec ta marmaille?» : c’est à cette «sœur» inconnue qu’Ega, catholique fervente, s’adresse au fil du journal qu’elle tient de 1962 à 1964.

Françoise Ega, son mari Franz et leurs premiers enfants, vers 1956.

La «fille du vent et des espaces libres» y raconte l’expérience qui la conduit, contre la volonté de son «homme», à se faire embaucher comme domestique par différentes «dames» et familles bourgeoises (mais aussi dans un hôtel de passe, une foire ou une boucherie) pour «voir jusqu’où peut aller la bêtise humaine» et comprendre l’exploitation raciste («Est-ce la traite qui recommence?») vécue par ses congénères antillaises arrivant «par pleins bateaux», «celle qui viennent comme des abeilles se poser sur l’affreuse fleur de la servitude». Sa mission: «C’est mieux que ce soit moi qui le constate, d’autant plus que je peux rire de tout mon saoul avec les miens en arrivant chez moi le soir»… Ni tout à fait réduite à sa condition de femme de ménage, ni tout à fait dupe de son envie d’endosser celle de femme de lettres, Françoise Ega demeure une conscience libre, irréductible. Tout comme son texte, plein d’espaces et de jeux.

Juliette Cerf, Télérama, 30 novembre 2021