Le patrimoine, laissé pour compte

Publié le 22 novembre 2021, dans Revue de presse Le patrimoine, laissé pour compte

Pour célébrer son 325e anniversaire, la ville de Rimouski a choisi de monter une chaise Adirondack géante flambant neuve, qui fait dos au fleuve, pour permettre aux visiteurs de s’y faire photographier devant le coucher de soleil. Pourtant, en face de cette chaise, la plus grosse du Québec, une église témoin de l’histoire de la ville est cadenassée et abandonnée à elle-même depuis des années.

Marie-Hélène Voyer voit dans cette anecdote le dédain, voire l’ignorance des Québécois envers leur patrimoine, qu’elle développe dans son dernier essai L’habitude des ruines. Le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec, qui paraît chez Lux.

Ici, au Québec, on veut du neuf, toujours du neuf, quitte à ce que ce soit de mauvaise qualité ou d’une laideur atroce. À ce titre, l’inquiétante série de photos Maisons modèles, prises par Isabelle Hayeur à la fin des années 2000, abondamment citée dans le livre, est éloquente. On y présente ces faux châteaux, des « néomanoirs », bâtis de matériaux périssables, inspirés de Walt Disney ou du Moyen Âge européen, érigés en banlieue de Montréal. Ces domaines préfabriqués en série, comme des décors de carton-pâte, peinent peut-être à dissimuler une histoire plus modeste, que l’on préfère oublier.

Dans une série photographique ultérieure, Une vie sans histoire, Isabelle Hayeur documente « la disparition de toutes ces terres agricoles transformées en banlieues aseptisées autour du Quartier DIX30 ». « On préfère en somme raser le patrimoine bâti pour se construire des fictions sur mesure. Des fictions habitables et payables sur vingt-cinq ans », écrit Marie-Hélène Voyer. « On s’invente de la fausse noblesse et de la fausse monumentalité », ajoute-t-elle en entrevue. Elle voit dans ces obsessions de nouveaux riches « quelque chose d’une honte de soi collective, comme si la modestie devenait une tare. Nos origines modestes font l’objet d’une honte, donc il faut tout raser. »

Elle ne manque pas d’exemples pour étayer cette élégie des pierres oubliées, le plus récent à la mémoire étant le sort réservé à la Maison Chevalier du Vieux-Québec. Mais au-delà d’un chapelet de noms de maisons détruites, c’est notre nonchalance envers le passé, notre aveuglement envers ces vies qui ont habité des lieux avant nous, qu’elle dénonce avec cet essai littéraire, qu’elle décrit aussi comme « une lettre d’amour au territoire ».

Sans pitié envers l’État

« Plus j’y réfléchis, plus je suis sévère et sans pitié envers l’État québécois et sa nonchalance. Le plus récent cas de la Maison Chevalier est honteux. Avoir bradé la Maison Chevalier, dans le cœur du Vieux-Québec, l’unique maison de la période dans laquelle on pouvait entrer et qu’on pouvait visiter ! » dit-elle. Pendant ce temps, « on nous annonce des Espaces bleus, cette sorte de musées patriotiques. C’est presque criminel. L’État devrait avoir un devoir d’exemplarité. Et du côté des citoyens, il faut mentionner notre colère ».

Il s’agit présentement de limiter les dégâts. Puisque l’ingénieur civil Yves Lacourcière, qu’elle cite, disait récemment que l’on perd annuellement 4000 bâtiments par année et qu’on en défigure 20 000. « On estime que 40 % de notre patrimoine bâti a disparu depuis 1970 », dit-elle.

Professeure de littérature au cégep de Rimouski, Marie-Hélène Voyer est née sur une terre agricole des hautes terres du Bic. Son père avait construit lui-même, avec l’aide d’un maçon, la maison en pierre des champs dans laquelle elle a grandi.

Est-ce l’incendie qui a avalé les terres agricoles avoisinantes de sa maison natale qui l’a conscientisée très jeune au côté périssable de son histoire, de notre histoire ?

Jeune, elle-même avait pourtant le goût du neuf et de la ville. « J’ai fui ce lieu », reconnaît-elle en entrevue. Une fois la ferme familiale brûlée, la maison vendue et modifiée, Marie-Hélène Voye r a dû avoir recours à la poésie pour transmettre à ses enfants la boîte noire des souvenirs de son enfance.

La boîte noire de notre mémoire

« Je n’avais plus rien à léguer à mes enfants de cet espace où je suis née », dit-elle. C’est ainsi qu’est né son recueil de poésie Expo Habitat. Parce qu’avec les lieux qui disparaissent s’éteignent aussi des histoires et des récits. « On n’habite pas des coquilles vides », dit-elle.

Dans ces récits dort aussi l’histoire des collectivités, ce tissu social qui a bercé le Québec d’aujourd’hui. Marie-Hélène Voyer évoque tous ces villages vidés, oubliés, dont les fondations sont aujourd’hui recouvertes de friches. Comme le village de Saint-Nil, près de Matane, qu’elle a tenté de retrouver, par un jour d’été. Saint-Nil est l’un de ces villages de l’intérieur des terres qui ont été fermés par le gouvernement du Québec et par le Bureau d’aménagement de l’Est du Québec à partir de la fin des années 1960. Ces fermetures ont donné un lieu au mouvement de soulèvement populaire Opération Dignité. En tout, ce sont 96 communautés du Québec qui ont été fermées, et 64 400 habitants qui ont été déplacés dans les villes environnantes, en grande proportion dans des HLM.

« C’est tragique, ce qui s’est passé, dit Marie-Hélène Voyer. L’été dernier, je suis partie à la recherche de ces villages fantômes. Je cherchais le site de Saint-Nil, mais je n’ai trouvé aucune trace du village. Je pensais m’être égarée. Puis, sur un chemin de terre forestier, il y avait une dame qui travaillait. […] Pas très loin de là, dans les ronces et les broussailles, un arbre poussait au milieu des fondations de la maison de son grand-père. Quelle tragédie pour une enfant ! Sa mémoire lui est confisquée. » Pourtant, la dame se souvenait elle-même d’avoir joué avec d’autres enfants « sur le solage de ces maisons démolies ».

Pour résister à l’assaut des bulldozers, Marie-Hélène Voyer ne voit que la mobilisation citoyenne comme solution. Afin de sauver ce qu’il reste.

Caroline Montpetit, Le Devoir, 22 novembre 2021

Photo: Isabelle Hayeur. Dans son essai, Marie-Hélène Voyer se sert de la série de photos «Maisons modèles», prises par Isabelle Hayeur, comme pour illustrer la volonté, au Québec, de vouloir du neuf, quitte à ce que ce soit laid ou de mauvaise qualité.

Lisez l’original ici.