Le mythe de la tyrannie des «wokes» à l’Université

Publié le 27 septembre 2022, dans Revue de presse Le mythe de la tyrannie des «wokes» à l’Université

L’Université n’est pas menacée par les « wokes », affirme Francis Dupuis-Déri, professeur au Département de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il estime que le traitement médiatique autour des « wokes » a contribué à diaboliser les progressistes sur les campus. Le lancement de son livre, Panique à l’Université, a comblé la salle 4004 de la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa (U d’O) jeudi dernier.

Créer une panique morale

Les histoires concernant la censure dans les universités par des groupes progressistes « wokes » sont surmédiatisées et sont manipulées par des polémistes conservateurs, avance Dupuis-Déri. Il explique que des événements marginaux, touchant de près ou de loin à la liberté académique, connaissent une réaction disproportionnée de la part des médias.

Le professeur s’étonne que l’affaire Lieutenant-Duval fît l’objet d’un débat national. Pour rappel, Veruska Lieutenant-Duval, une chargée de cours en Arts visuels à l’U d’O, fut suspendue avec salaire par l’Université pour avoir utilisé le « mot en N » en classe.

Plus d’une centaine de textes d’opinion ont été publiés sur l’évènement dans les médias canadiens et internationaux. L’affaire est restée dans la sphère médiatique pendant des semaines, voire des mois, rappelle le professeur, qui considère la situation comme une « simple anecdote » dans un débat sur la liberté académique.

Il souligne que Le Devoir, qui accepte rarement plus de deux lettres ouvertes sur un sujet d’actualité, a publié des dizaines de lettres ouvertes concernant cette affaire. « Il y a eu un flot presque ininterrompu pendant des semaines. […] Ça nous empêche de réfléchir aux autres choses qui existent », estime l’auteur, qui donne en exemple les coupures à l’Université Laurentienne. En 2021, cet établissement avait en effet supprimé 69 de ses programmes, dont 28 francophones, et 110 postes de professeur.e.s.

Dupuis-Déri croit que la grande médiatisation entourant l’affaire Lieutenant-Duval, entretenue par des polémistes de droite, a atteint certain.e.s de ses collègues universitaires. « Ils [les médias] ont amplifié la panique, faisant en sorte que les professeur.e.s ont vraiment paniqué. Tout le monde parlait de ça, tout le monde pensait qu’il y allait avoir des débats nationaux sur ce qu’ils allaient dire en classe », partage-t-il en entrevue avec La Rotonde.

Contrôler l’Université

L’auteur était accompagné de trois professeurs de Science politique de l’U d’O : Jean-Pierre Couture, Dalie Giroux et Philippe Frowd. Giroux a souligné lors du lancement que cette surmédiatisation est récupérée par des politicien.ne.s dans le but d’adopter des mesures de contrôle. Elle donne en exemple la loi 32 sur la liberté académique en milieu universitaire, adoptée en juin 2022 par l’Assemblée nationale du Québec, à laquelle se sont opposé.e.s les recteur.ice.s du Québec.

La ministre québécoise de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, avait notamment mentionné l’affaire Lieutenant-Duval pour justifier cette loi. Selon Giroux, la loi en question impose des politiques internes aux universités québécoises et nuit ainsi à l’autonomie universitaire. Elle s’inquiète donc de la portée que peuvent avoir les polémistes sur l’Université. « Si on parle à travers la polémique, ça peut devenir conflictuel […] C’est grave ! », avertit la professeure.

Dupuis-Déri note dans son livre qu’aucune donnée n’a été utilisée pour justifier cette loi. Par exemple, un rapport du scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, affirmait que l’on « assiste à un accroissement de la “rectitude politique” […] imposant des formes de censure. Ces phénomènes atteignent les universités dont elles commencent même à perturber la fonction capitale d’espace de libre débat ». Après avoir reçu une demande d’accès à l’information par la journaliste Judith Lussier, le Bureau du scientifique en chef a affirmé qu’il n’y avait pas de « données factuelles sur la question de l’accroissement de la rectitude politique ». Quiron écrivait cela en ayant en tête les actualités ; Dupuis-Déri y perçoit un phénomène circulaire entre les médias et le système politique.

L’Université, un lieu paisible ?

L’organisateur de l’événement, Jean-Pierre Couture, déplore que l’U d’O soit représentée par les médias québécois, dont Québecor, comme une université ébranlée par des militant.e.s. « La réalité est que c’est un campus assez paisible. On s’ennuie un peu à l’Université. Ce n’est pas un milieu insurrectionnel, même s’il peut y avoir des mouvements de temps à autre », nuance-t-il. Dupuis-Déri confirme aussi que les universités sont des « endroits calmes, paisibles et possiblement même ennuyeux ».

L’auteur note que la majorité des interventions médiatiques sur l’affaire Lieutenant-Duval accusait de censure les antiracistes et la direction de l’U d’O. Dupuis-Déri argumente dans son livre que cette amplification médiatique correspond exactement à la fabrication d’une panique morale, tel que Stanley Cohen l’a théorisé, et ce, peu importe ce que l’on pense de l’affaire.

Nonibeau Gagnon-Thibeault, La Rotonde, 27 septembre 2022.

Crédit visuel: Nicholas Monette – Directeur artistique

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