La figure littéraire du coureur des bois

Publié le 12 avril 2021, dans Revue de presse La figure littéraire du coureur des bois

Le coureur des bois est une figure marquante de l’histoire du Canada. Pendant deux siècles, de 1650 à 1850 environ, ce voyageur du commerce des fourrures a été un acteur économique essentiel au développement du pays. Il a fait le pont entre les Premiers Peuples et la population sédentaire euroaméricaine. La figure mythique du coureur des bois s’enracine plus spécifiquement dans une brève période où ces aventuriers s’enfonçaient sans permission dans les vastes étendues nord-américaines, attirés par l’inconnu et la liberté plus que par le profit.

Le plus connu des coureurs des bois est probablement Pierre-Esprit Radisson parce qu’il a laissé des récits étoffés de ses voyages et parce que le périple épique qu’il a réalisé en 1660 avec son beau-frère Des Groseilliers, de Trois-Rivières à l’extrémité ouest du lac Supérieur, a forgé l’archétype du coureur des bois. Radisson et Des Groseilliers sont partis sans autorisation officielle. Ils ont exploré un territoire inconnu. Ils ont collaboré étroitement avec les Autochtones qui les guidaient et les approvisionnaient. Ils ont ramené en Nouvelle-France un trésor de fourrures, mais les autorités les ont punis à leur arrivée parce qu’ils étaient partis sans permis.

Le coureur des bois qui irrigue l’imaginaire des Québécois est donc ce voyageur insoumis qui s’aventure dans l’altérité. Il en ramène habituellement des richesses qui bénéficient à la majorité, qui se méfie néanmoins de ces individus trop différents, qu’on préfère garder à distance. Cette figure mythique s’est incrustée dans notre imaginaire parce que les voyageurs de la traite des fourrures ont longtemps pratiqué ce métier, souvent avec l’aval des autorités qui se méfiaient quand même de leurs mœurs très libres, acquises dans la nature sauvage au contact des Autochtones. Ces voyageurs dilapidaient souvent leur argent en revenant dans la colonie et les autorités voyaient d’un mauvais œil leurs mœurs dissolues, potentiellement subversives. Leur précieuse contribution à l’enrichissement collectif leur valait d’être tolérés et même admirés par certaines personnes, tout en demeurant en marge. Même l’histoire officielle du Québec a longtemps laissé dans l’ombre ces acteurs assez peu recommandables, malgré leur importance, au même titre que les Autochtones dont les coureurs des bois étaient très proches, notamment par mariage, car le peuple métis est né de leurs unions souvent stables avec des femmes autochtones.

Cet archétype du voyageur masculin insoumis qui fascine et rebute à la fois parce qu’il fait preuve de courage en explorant des territoires méconnus, qui ramène dans sa communauté d’origine des modes de vie autres et des richesses souvent bénéfiques, mais que la majorité n’intègre pas pleinement, car ils sont trop différents, cet archétype se retrouve dans de nombreux personnages de fiction québécoise.

Le Survenant de Germaine Guèvremont, par exemple, est un voyageur auréolé de mystère. Nul ne sait exactement d’où il vient, mais il est fort et capable. Le personnage qui l’héberge et l’engage l’apprécie beaucoup, comme sa fille qui en est amoureuse, mais plusieurs autres se méfient de lui et le rejettent. La marginalisation du Survenant survient lorsqu’il repart en voyage et disparaît sans laisser de trace à la fin du roman. Dans Maria Chapdelaine de Louis Hémon, le prétendant que Maria aime d’amour est François Paradis, qui possède le savoir des Premiers Peuples pour se débrouiller en forêt. Il part dans les chantiers forestiers en vue de s’enrichir et d’épouser Maria. (Le départ des travailleurs forestiers s’inscrit dans la continuité de celui des voyageurs de la traite des fourrures et des coureurs des bois.) La marginalisation sociale opère cette fois encore aux dépens de François Paradis qui meurt dans une tempête de neige au retour du chantier, avant d’épouser Maria.

Un autre célèbre « coureur des bois » des temps modernes est Jack Kerouac, cet écrivain américain que les Québécois se sont approprié. Ce voyageur insoumis s’est déplacé à travers une Amérique différente en explorant une altérité qui trouble et fascine. Kerouac a ramené de ses voyages un trésor, son œuvre littéraire, très appréciée, mais il est resté en marge de la société, car son mode de vie a été généralement mal perçu, parfois jugé pervers et dangereux.

Les lecteurs qui désirent en savoir plus sur les coureurs des bois historiques prendront plaisir à lire Histoire des coureurs de bois, de Gilles Havard, un ouvrage savant exhaustif, ou le plus accessible L’Amérique fantôme du même auteur, dans lequel il adopte une approche biographique. Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque adoptent aussi l’approche biographique dans Ils ont couru l’Amérique : De remarquables oubliés, tome 2. Les lecteurs soucieux de lire des témoignages de coureurs des bois se plongeront dans Les aventures extraordinaires d’un coureur des bois de Pierre-Esprit Radisson, ou dans Voyage sur le Haut-Missouri : Les lecteurs soucieux de lire des témoignages de coureurs des bois se plongeront dans Les aventures extraordinaires d’un coureur des bois de Pierre-Esprit Radisson, ou dans Voyage sur le Haut-Missouri : 1794-1796, de Jean-Baptiste Trudeau. Quant aux passionnés d’ouvrages de fiction, ils trouveront leur compte dans mes propres romans, les trois tomes des Aventures de Radisson (un quatrième est sous presse), qui conjuguent plaisir de lecture et rigueur historique, car je suis l’historien spécialiste de Radisson au Canada. Le tome 3, L’année des surhommes, raconte d’ailleurs le voyage au lac Supérieur dont j’ai parlé ci-haut.

BIOGRAPHIE
Martin Fournier, historien de la Nouvelle-France, est spécialisé en diffusion publique de l’histoire et du patrimoine. Son roman Les aventures de Radisson (t. 1) : L’enfer ne brûle pas a remporté le Prix du Gouverneur général du Canada en 2011 et le troisième tome, L’année des surhommes, le Prix du Salon international du livre de Québec en 2017. Le quatrième tome de cette série est annoncé pour mai prochain, chez Septentrion. Il a également coordonné l’Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française, une précieuse source d’information en ligne, et se consacre désormais entièrement à la littérature.

Martin Fournier, Les Libraires, 12 avril 2021

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