La femme fontaine, «une histoire digne d’un thriller historique»

Publié le 26 avril 2021, dans Revue de presse La femme fontaine, «une histoire digne d’un thriller historique»

Entre mythe et réalité, fantasmes et performances spectaculaires, l’éjaculation féminine questionne autant l’intimité que le corps de la femme dans ce qu’il a de plus politique.

69 % des femmes éjaculent pendant le sexe*, on les nomme communément « femmes fontaines », même si le terme peut porter à confusion puisque les éjaculations féminines sont variées et qu’il n’est parfois question que d’une simple cuillère à café de semence. Ce liquide difficilement identifiable a beaucoup fait couler d’encre à travers le temps, et, encore aujourd’hui, la question de son origine reste complexe. Mais que sa provenance soit prostatique ou urétrale, le résultat est le même : la femme, elle aussi, éjacule.  

« Fontaines, une histoire de l’éjaculation féminine de la Chine ancienne à aujourd’hui », de l’essayiste allemande Stéphanie Haerdle, revient sur des siècles de représentations de l’éjaculation féminine et synthétise plus de 20 ans de recherche en 246 pages. Publié en Allemagne en 2019 et enfin disponible en français, le livre traite de féminité, de genre, de sexualité, mais aussi de sciences, d’histoire, de philosophie et d’anthropologie. ELLE a rencontré Stéphanie Haerdle pour parler de l’éjaculation féminine à travers les âges.  

Pourquoi cet intérêt pour l’éjaculation féminine ?  

En 1998, je me suis rendue dans un petit cinéma underground à Berlin pour voir le film de Deborah Sundahl « How to Female Ejaculate », c’était ma première confrontation avec le sujet. Il y avait quatre femmes, certaines étaient assises, d’autres couchées en demi-cercle, qui parlaient de leur éjaculation jusqu’à ce qu’elles se mettent à l’éprouver à l’écran. J’étais impressionnée, confuse, mais aussi en colère d’être restée aussi longtemps dans l’ignorance de cette pratique.

Je ressassais en boucle tous mes schémas acquis, homme/femme, actif/passif, giclant/recevant. C’est à ce moment-là, que j’ai décidé de travailler sur le sujet. L’éjaculation des personnes à vulves montre à quel point nos corps mâles et femelles sont similaires. La répression de ce phénomène dès le 20ème siècle, qui se caractérise par une tombée dans l’oubli, démontre comment les catégories de genre que nous connaissons nous ont été imposées de force et nous ont privé d’une liberté des plaisirs.

Votre livre est-il – en plus de son apport historique – une invitation à la démocratisation de ce phénomène ?

Mon ouvrage n’est pas un manifeste pour l’éjaculation de la vulve, je souhaite juste que toutes les femmes sachent que cela existe, que ce n’est pas un mythe et qu’il y a de fortes chances qu’elles puissent elles aussi éjaculer. C’est un plaidoyer pour la démocratisation du savoir.  

Aujourd’hui, il y a encore beaucoup d’inconnu concernant l’éjaculation féminine. L’éjaculat proviendrait de la prostate féminine, cependant celle-ci diffère selon les individus. Les femmes ayant peu de tissu de la prostate ne peuvent éjaculer que quelques gouttes de liquide, qui passent la plupart du temps inaperçues. Certaines éjaculent à l’envers et le liquide se retrouve dans la vessie et elles ne le remarquent pas. Pour étudier ce phénomène, il serait judicieux de prendre en compte tous les éléments de l’appareil reproducteur féminin, y compris l’urètre. 

Vous commencez votre récit en Chine ancienne où l’éjaculation féminine est considérée comme essentielle à la santé de la femme et indispensable à son plaisir. En lisant votre ouvrage, on constate que l’histoire de l’éjaculation féminine c’est aussi celle de la femme et de sa place dans la société.  

Dans mes recherches, j’ai trouvé de très beaux textes de Chine qui ont plus de 2 200 ans. Ils décrivent la luxure masculine et féminine, ils parlent du « jus » des deux sexes et ils ne se focalisent pas sur la procréation mais sur le plaisir. Ce sont des manuels érotiques et scientifiques qui prônent l’éveil du désir féminin et l’expérience du plaisir partagé. Les textes expliquent en détail, par exemple, quels sont les signes d’excitation qu’un homme se doit de reconnaître chez sa partenaire (sa langue qui s’humidifie, ses mamelons qui durcissent, son bassin qui se lève du sol, ses joues qui rougissent et sa respiration qui s’accélère), ce n’est qu’à ce moment que la pénétration entre en jeu.

Les scientifiques, philosophes, savants, ont longtemps cru que les enfants étaient créés à partir du sperme mâle et femelle. La femme ne libérait sa semence que lorsqu’elle éprouvait du plaisir. C’est pour cela que l’on pensait que les prostituées tombaient rarement enceintes de leurs clients : il n’était pas question de plaisir, mais de travail. Ce n’est que lorsque la cellule de l’ovocyte et les cycles hormonaux ont été découverts que la théorie des deux semences est devenue caduque, de même que celle du plaisir indispensable à la procréation. La sexualité est alors considérée comme un acte essentiellement procréatif et la recherche du plaisir féminin n’a plus été une priorité.  

Vous parlez aussi des représentations de militantes féministes comme Annie Sprinkle, Shannon Bell et Deborah Sundahl, pour qui l’éjaculation est un marqueur d’empowerment féministe. Comment expliquez-vous cette évolution ?  

La vision patriarcale du corps de la femme a pathologisé la semence féminine et sa réappropriation fait partie intégrante des luttes féministes des années 80 et 90. Évidemment, il y a dans leurs travaux à toutes les trois, dans leurs performances notamment, une mise en scène impressionnante voire provocatrice. Elles jouent sur cette métaphore de la femme lubrique, jouissive, forte et en pleine possession de son corps. 

Le néo-tantrisme des années 1970 fait la part belle à l’éjaculation féminine, est-ce selon vous une récupération spirituelle et marketing de ce phénomène?  

On a interprété l’éjaculation féminine de manière tellement différente au cours des millénaires. Dans le néo-tantrisme des années 70, on parle de féminité profonde pour qualifier la semence vulvaire, elle est d’ailleurs liée au point G. Elle est considérée comme « le nectar de la déesse ». Cette surcharge spirituelle est en effet une excellente idée marketing qui mène à un écueil, et non des moindres : l’injonction et la frustration. Pour être une vraie femme, il faudrait réussir à éjaculer.

Au cours de mes recherches, j’ai parlé à une jeune femme qui avait participé à un atelier sur l’éjaculation pour les couples. Le deuxième jour de l’atelier, elle a finalement réussi à se laisser aller et à éjaculer. Aucun orgasme, juste quelques gouttes de fluide, elle était déçue. Ce qui l’avait rendue heureuse, par contre, c’était d’avoir pu passer deux jours en relâche totale, sa vulve à l’air libre avec son partenaire qui en prenait grand soin en lui prodiguant des massages de la vulve sans pénétration. Elle a découvert certaines sensations et le regard des autres femmes, elles aussi vulves à l’air, l’a beaucoup excité.

Le porno des années 2000 fait du squirting, une pratique à la mode. Comment expliquez-vous l’engouement pour cette pratique de la part des voyeurs ? 

Comment montrer l’orgasme féminin dans le porno ? Par la transpiration, les gémissements et les mots crus. Les femmes qui se mettent à éjaculer « comme les hommes » seraient la preuve irréfutable de la jouissance et de l’excitation absolue. Malheureusement, le squirting que l’on peut voir dans les scènes porno sont pour la plupart fausses, elles sont truquées et cela mène une fois de plus à penser que la femme fontaine n’est qu’un mythe.

Qu’en est-il aujourd’hui en 2021, de cette semence féminine ? 

Aujourd’hui, l’essentiel est de savoir que cela existe et mon livre contribue au faire savoir. La femme fontaine n’est pas un mythe, elle est bien réelle. L’histoire de cette semence féminine est digne d’un thriller historique, il suffit de me lire pour comprendre que nous ne savons pas grand chose sur notre intimité et que des recherches sur la sexualité féminine sont indispensables pour penser la femme dans la société d’aujourd’hui.

Je me suis aperçue, lors de mon travail d’écriture, que de nombreuses connaissances scientifiques sont volontairement tombées dans l’oubli. C’est le cas de la prostate féminine qui était connue dès la Grèce antique, c’est aussi le cas du clitoris décrit par Reinier de Graaf au XVIIe siècle et par l’anatomiste allemand Georg Ludwig Kobelt au milieu du XIXe siècle. En 2021 on se doit de ne plus oublier, de mettre à jour nos connaissances, et de rétablir les vérités, car la sexualité est éminemment politique.

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Belin Soisic, Elle France, 26 avril 2021

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