IA, surveillance, Silicon Valley: nos vies technofascistes
Malaparte écrivait en 1931 qu’il faut des techniciens pour mettre une insurrection en marche. Presque un siècle plus tard, des programmeurs démantèlent l’administration états-unienne pour la remplacer par des logiciels, raconte Thibault Prévost. Nastasia Hadjadji décrit les Apocalypse Nerds, de la mafia PayPal à Musk. Irénée Régnauld regarde la France, où think tanks et fonds d’investissement préparent le terrain, et pose la question qui reste : que doit faire la gauche ?
La rencontre avec Thibault Prévost, Irénée Régnauld et Nastasia Hadjadji
Le coup d’État n’a plus besoin de foules armées de fourches. Thibault Prévost, auteur de Technologies du coup d’État (Lux), relit Malaparte à l’aune du DOGE : Musk, 300 millions de dollars dans la campagne Trump, lâche des gamins de 19 à 25 ans, avec accès super-administrateurs, sur les services RH, les fournitures et le budget de l’État fédéral. Rien à voir avec le Capitole de 2021, où les émeutiers ne trouvent que «Littéralement une coquille vide». Pour Prévost, l’IA prépare la suite : «On passe du factuel au plausible», et la vraie menace est déjà là, car «cette entité existe déjà en réalité, et ce n’est pas une IA divine, c’est la multinationale capitaliste». Sa réponse à l’élu qui laisse venir les data centers ? «Faut vivre avec son temps, c’est quand même inacceptable comme réponse d’un élu politique». Son programme présidentiel : «Abolition de la police, abolition de la BPI.»
Irénée Régnauld (La sommation technologique au temps des catastrophes, La Découverte) refuse d’essentialiser la technique et suit le techno-fascisme à la française : fichiers, reconnaissance faciale, Laurent Alexandre et l’obsession du QI, soit «un racisme matiné de technologie qui est très puissant». Il tient la ligne : le problème, ce sont «des gens qui ont les manettes sur la tech et qui en font des choses potentiellement très autoritaires». Sceptique sur l’effondrement annoncé des cadres, il prédit celui des agents IA, qui «t’envoient des trucs toute la journée dans la gueule». Contre l’impuissance : «Ça se fait pas en appuyant sur un bouton. C’est une lutte. Tout est rapport de force.» Et, en dernier mot : «Donnez de l’air, tout de suite».
Nastasia Hadjadji (Apocalypse nerds, avec Olivier Tesquet, Divergences) voit dans l’IA l’outil d’un projet précis : «Ils veulent automatiser la répression et démanteler l’état social.» Elle démonte le mythe du temps libéré : «tu vas faire plus de travail et un travail de moins bonne qualité et tu auras plus de pression». Le data center ? «un mec qui ouvre la porte et l’autre qui contrôle le système de refroidissement». Sur le Terminator et le catastrophismes agités par les patrons, elle renvoie au présent : «notre planète ne sera plus habitable parce qu’on l’aura littéralement fait brûler», et à la presse : «nous, journalistes, nous sommes profondément coupables».
Au Poste, 13 octobre 2026.
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