Femmes fontaines

Publié le 6 juin 2021, dans Revue de presse Femmes fontaines

L’histoire fait de la rétention d’eaux

Bien connue de nos ancêtres, l’éjaculation vulvaire est remontée à la surface au XXe siècle. Dans Fontaines, l’historienne Stephanie Haerdle nous rappelle le temps où le squirting était un art de vivre.

 

Progressiste en matière de sexe, l’Occident du XXIe siècle? Bof… En 2004, la Grande-Bretagne interdisait l’éjaculation vulvaire dans les DVD porno. La science vient à peine de prouver (en 2015) qu’il ne s’agissait pas d’urine. Et, en 2021, si le porno encense le squirting, on ne l’étudie toujours pas en fac de médecine. Il fut pourtant un temps où l’éjaculat féminin était si mainstream qu’il avait plusieurs noms («eau du puits», «ambroisie», «jus de melon»…), qu’on incitait les hommes à le boire et que même l’Église catholique l’encourageait.

Cette amnésie, l’historienne allemande Stephanie Haerdle la dissèque dans son livre Fontaines, histoire de l’éjaculation féminine de la Chine ancienne à nos jours (éd. Lux). Elle s’est mise à enquêter sur le sujet après être tombée sur le docu Comment éjaculer au féminin ? en 1998, «dans un ciné indépendant de Berlin». Les premières infos qu’elle glane la scotchent. «Les semences féminines sont décrites dès la Grèce antique, s’enthousiasme-t-elle encore. Le plus vieux texte indien décrivant l’éjaculation féminine date du VIIe siècle. Dans les textes arabes et européens, c’est du Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle.»

Les premières mentions d’éjaculation vulvaire la présentent comme un moment à part entière des ébats. En Chine, «des textes vieux de 2 200 ans célèbrent les fluides de la femme pendant l’orgasme, leur odeur, leur goût, leur consistance», précise Stephanie Haerdle. Dans les siècles qui suivent, plusieurs livres chinois d’éducation sexuelle prévoient que le sexe ne prend fin qu’avec l’orgasme de la femme et si un épais liquide blanc jaillit d’elle. Une image revient : celle du «fruit à lait», décrit comme «rouge» d’excitation, qui gonfle et explose. Dans l’Inde du IIIe siècle environ, on suggère des poudres d’écorce et certains miels pour provoquer «une éjaculation rapide chez les belles». Ces deux cultures distinguaient très bien fluides d’excitation, urinaire et orgasmique. Dans le roman érotique chinois Femmes derrière un voile (XVIIe siècle), lorsque l’une des amantes prend l’éjaculation de sa partenaire pour de l’urine, écrit Stephanie Haerdle, «elle est aussitôt corrigée par son amie». Éjaculer, pense-t-on aussi à l’époque, nous recharge en énergie spirituelle. La femme était en cela supérieure à l’homme, «parce que sa semence est inépuisable»… Mais dans ces sociétés anciennes, rappelle Stephanie Haerdle, la célébration des femmes pendant l’acte sexuel «ne reflète en aucun cas son statut dans la société, où elle doit se soumettre à l’homme».

Peur de l’urine et refoulement collectif

Si on a accordé une importance fondamentale à l’éjaculation féminine, y compris en Europe, c’est aussi parce qu’on la pense nécessaire à la procréation. La croyance remonte loin : vers l’an 800 avant J.-C., note l’historienne, dans le texte hindou Rig-veda notamment. Le foetus sera féminin si «lors de la conception, il y a une quantité plus importante de semence féminine», dit-on alors. Vice versa pour le masculin, et «si les fluides sont présents en quantité égale, il se peut que soit conçu un hijra, un enfant du troisième sexe», écrit Stephanie Haerdle. En Europe, jusqu’au XVIIe siècle, on pense que l’enfant ressemblera à celui ou celle qui a le plus éjaculé. On prône alors aussi l’orgasme contre «l’engorgement spermatique». Si une femme ne jouit pas assez souvent, on pense que son éjaculat stagne, s’altère et cause des maladies, y compris chez les hommes au contact de cette semence trop «vieille».

Les ennuis débutent au XVIIe siècle. Hommes et femmes commencent à être décrits par la médecine comme des sexes différents et «opposés». L’éjaculation devient masculine, car «cela correspondait bien à l’image du conquérant impétueux, tandis que la femme “recevait” le sexe de manière silencieuse, devenant au mieux humide, et ce, simplement pour être pénétrée». Puis, patatras. En 1672 et 1678, «la découverte du rôle de l’ovule et des spermatozoïdes rend l’éjaculation féminine inutile». Inutile dans la procréation, et donc inutile à mentionner.

En Europe, jusqu’au XVIIe siècle, on pense que l’enfant ressemblera à celui ou celle qui a le plus éjaculé.

Il y a aussi des problèmes dans la traduction des textes anciens. Comme on ne parle plus d’éjaculation féminine, les traducteurs pensent que le «rouge» du fameux fruit à lait gonflé est une référence aux règles. Ne sachant pas qu’une femme peut éjaculer, ils prennent aussi toute mention de fluide pour «de la lubrification, des pertes blanches ou même parfois, selon Stephanie Haerdle, des maladies vénériennes». Avec la pathologisation du plaisir féminin au XXe siècle et les lacunes de la médecine occidentale en matière de gynécologie, l’oubli est total. Même l’iconique duo américain Masters and Johnson (de leurs prénoms respectifs William et Virginia, fondateur.rices de la sexologie à la fin des années 1950) y contribue malgré lui. Ils interprètent l’éjaculation de certaines femmes lors de leurs études comme «une incontinence de stress». Et voilà plantée la graine de la «tabouisation» et du «refoulement» collectif, en raison de la peur de l’urine, encore bien prégnante de nos jours.

C’est à des lesbiennes que l’on doit la redécouverte de l’éjaculation vulvaire. Shannon Bell, Annie Sprinkle et Deborah Sundahl, grandes figures du porno féministe, ont été «incroyablement importantes dans la réappropriation du squirting à partir des années 1980», retrace Stephanie Haerdle. Elles ont lancé des guides pour jaillir et même des concours de qui-éjaculera-le-plus-loin (jusqu’à sept mètres !) pour prouver que les femmes et personnes à vulve en étaient capables autant que les détenteurs de pénis. Le jour où les manuels d’histoire mentionneront cette grande épopée, on l’annonce: c’est soirée mousse.

 

Dieu bénit l’éjaculation féminine

Les cultures des trois monothéismes ont toutes, à un moment, encensé l’éjaculation féminine. Comme on pensait qu’elle était indispensable pour concevoir, jusqu’au XVIIIe siècle, «l’Église catholique demandait à ce que les femmes aient des orgasmes mouillés», note Stephanie Haerdle. Le Talmud de Babylone, texte fondamental du judaïsme, parle déjà de «sécrétion de la prostate féminine mêlée à d’autres fluides sexuels de l’éjaculat féminin» (!) qui serait «blanche tirant sur le jaune». On trouve aussi, dans La Prairie parfumée, texte de Cheikh Nefzaoui écrit au XVe siècle et étudié en théologie musulmane, la mention de jaillissements féminins. Il dit à l’époux d’oeuvrer à «la réunion de [cette] eau avec la [sienne]».

Alizée Vincent, Causette, no 123, juin 2021

Illustration: Besse