Des lendemains qui résonnent

Publié le 14 février 2022, dans Revue de presse Des lendemains qui résonnent
Les grandes associations étudiantes qui formaient le noyau militant de la grève de 2012 ont été désertées. Aujourd’hui, quels acteurs ont pris la relève ? Et quels combats mènent-ils ? Un dossier de Léa Carrier

« La base militante de 2012 a une relève »

« Je me souviens avoir vu les manifestations à la télévision et avoir demandé à mes parents ce qui se passait. Mon premier réflexe a été de dire : “L’école, ça devrait être gratuit, non ?” », lance Samuel Vaillancourt.

Samuel Vaillancourt. président de la Fédération étudiante collégiale du Québec. PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

À la tête de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), il marche dans les pas de l’ex-leader étudiant Léo Bureau-Blouin. Des figures militantes, il en existe en 2022, croit Samuel Vaillancourt. « À des échelles différentes, peut-être, mais il y a une forme de leadership étudiant […] La base militante de 2012 a une relève. »

Cette relève, elle avait 12, 13, 14 ans pendant le printemps érable. Elle en garde de vagues souvenirs comme le tintamarre des casseroles et la détermination sur le visage des manifestants au téléjournal. Avec elle, le mouvement étudiant s’est renouvelé. Il ne mène plus les mêmes combats (voir autre texte), ne porte plus les mêmes noms.

La FECQ est la seule association nationale engagée dans le printemps érable toujours active à ce jour.

L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), bastion des carrés rouges, a mis la clé sous la porte en 2019. Son compagnon d’armes de l’époque, la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), s’est dissous en 2015. Il a trouvé une forme de relève dans l’Union étudiante du Québec (UEQ), créée en 2016, et qui représente 91 000 membres.

« Les associations étudiantes nationales viennent et partent. Ce sont des cycles et c’est tout à fait normal », remarque Jonathan Desroches, président de l’UEQ. « Le mouvement étudiant se renouvelle constamment, d’une année à l’autre, étant donné que ce sont des mandats d’un an. »

Jonathan Desroches, président de l’UEQ. PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

À 27 ans, il est l’un des derniers leaders étudiants qui sont descendus dans la rue pendant la grève étudiante. C’est d’ailleurs 2012 qui lui a donné la passion du militantisme étudiant. « J’étais impliqué dans les mobilisations pour améliorer l’accessibilité aux universités. Un peu comme aujourd’hui, au bout du compte, mais de manière différente. »

Des luttes décentralisées

Le front commun de Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de la Coalition large de l’ASSÉ, Martine Desjardins, présidente de la FEUQ, et Léo Bureau-Blouin est symbolique du printemps érable.

Depuis 2012, le mouvement étudiant s’est pourtant éloigné de ces grandes organisations nationales, constate Arnaud Theurillat-Cloutier, auteur de Printemps de force, lauréat du Prix du livre politique de l’Assemblée nationale en 2018.

Arnaud Theurillat-Cloutier, enseignant en philosophie et auteur de Printemps de force. PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

« On peut dire qu’il y a eu une forme de fragmentation, de décentralisation de l’organisation des mobilisations étudiantes. C’est une stratégie politique qui était voulue par une partie des militants étudiants », explique l’enseignement en philosophie au collège Jean-de-Brébeuf.

Dans la foulée du printemps érable, la FEUQ, déjà critiquée pour son « déficit démocratique » et « ses stratégies concertationnistes », a été dépassée par un mouvement militant « plus combatif ». À l’inverse, l’ASSÉ, qui avait doublé le nombre de ses membres après la grève générale illimitée de 2012, a été minée par des « luttes fratricides ». Toutes deux ont été désertées par leurs membres.

Mais le véritable tournant s’est opéré en 2015 avec les mobilisations étudiantes contre l’austérité, affirme M. Theurillat-Cloutier. L’action ne s’organisait plus autour des associations locales ou nationales, mais dans des comités étudiants.

C’est aussi ce qu’on a vu pendant la grève pour la rémunération des stages, en 2018 et 2019, avec les Comités unitaires sur le travail étudiant, et, plus récemment, avec la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social.

Manifestation d’étudiants réclamant la rémunération des stages, en novembre 2018. PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

La volonté de se coaliser à l’échelle nationale est toujours vivante, croit Jonathan Desroches, qui convient que les véhicules nationaux doivent évoluer et tirer les leçons du passé. Son organisation, par exemple, s’inspire des méthodes de travail et de recherche propres à la FEUQ et conserve de l’ASSÉ la capacité d’« éclater ses structures » pour inclure le plus grand nombre d’associations de campus.

Militer en ligne

Comme tout le reste, le mouvement étudiant est entre parenthèses depuis deux ans. Avec l’école en ligne, les associations étudiantes ont eu plus de difficulté à rejoindre leur communauté et à la mobiliser, rapporte Samuel Vaillancourt.

La motivation des étudiants impliqués au sein des associations a aussi baissé, rapporte la présidente de la Confédération des associations d’étudiants et étudiantes de l’Université Laval, Cyndelle Gagnon. « On n’a pas autant de feedback, on ne voit pas l’impact de notre travail. On ne voit pas les gens qu’on dépanne, les petites interactions de quelqu’un qui nous demande un conseil », se désole-t-elle.

Cyndelle Gagnon, présidente de la Confédération des associations d’étudiants et étudiantes de l’Université Laval. PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Les associations étudiantes ont malgré tout réussi à poursuivre leurs combats, soutient Jonathan Desroches. « Évidemment, c’est différent, et on a vraiment hâte de reprendre la vie universitaire, mais les associations étudiantes vont sortir de la pandémie aussi présentes [qu’elles l’étaient avant]. »

Un deuxième printemps érable ?

Urgence climatique, santé mentale, logement abordable : les associations étudiantes ne manquent pas de combats à mener pour les années à venir. Et qui sait si l’un d’entre eux donnera lieu à un nouveau printemps érable ?

Manifestation pour la justice climatique dans les rues de Montréal, en septembre 2021, organisée par la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social. PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

« Je crois que c’est possible. Tout ce qu’il faut, ce sont des organisations étudiantes qui entretiennent une culture démocratique, qui défendent une vision de la société et qui tentent de la mener jusqu’au bout », dit Arnaud Theurillat-Cloutier.

Au-delà de l’indexation des droits de scolarité, l’héritage des carrés rouges est aussi la conviction que la condition étudiante vaut la peine d’être défendue. Et qu’elle peut l’emporter.

« Le printemps érable a amené une forme de confiance dans les associations étudiantes. Ce potentiel de mobilisation et de revendication, on sait qu’il existe, témoigne Cyndelle Gagnon. On peut se dire que si jamais ça dérape et qu’on n’est pas écoutés, on retournera dans les rues avec nos casseroles comme en 2012. »

Des luttes étudiantes aux perspectives élargies

Marche pour le climat dans les rues de Montréal, le 27 septembre 2019. PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Quels combats sont au programme des associations étudiantes ? Si elles se sont historiquement articulées autour de la condition étudiante, leurs revendications débordent de plus en plus les murs de l’université.

Environnement

Marche pour le climat dans les rues de Montréal, le 27 septembre 2019. PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Portée par une jeunesse préoccupée par son avenir et par celui de la planète, la lutte pour la justice climatique est le combat étudiant des années à venir. Depuis 2012, les revendications étudiantes sortent des campus pour revendiquer un idéal de société avec, au premier plan, le virage écologique, constate Arnaud Theurillat-Cloutier, auteur de Printemps de force. Des dizaines de milliers d’étudiants ont adopté des mandats de grève pour participer à la marche pour le climat du 27 septembre 2019, coorganisée par la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social. « Si ce n’avait pas été de la pandémie, l’année 2020 aurait été hautement touchée par la lutte de l’urgence climatique auprès des étudiants », croit Samuel Vaillancourt, président de la Fédération étudiante collégiale du Québec.

Santé mentale

« On ne parlait pas de santé psychologique en 2012. Maintenant, c’est au centre de l’actualité dans la société, et plus spécifiquement dans les universités », souligne Jonathan Desroches, président de l’UEQ. PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

L’Union étudiante du Québec (UEQ) avait levé le drapeau rouge sur les problèmes de santé mentale chez la population étudiante avant la pandémie. Les niveaux de détresse, d’anxiété de performance et de charge de travail étaient déjà alarmants, comme l’a révélé son enquête menée en 2018 auprès de 24 000 étudiants. « Pendant la pandémie, on a fait un coup de sonde et les indicateurs avaient tous empiré », déplore Jonathan Desroches, président de l’UEQ. Sur les campus, les associations étudiantes se font une priorité d’informer leur communauté sur les ressources disponibles et organisent des campagnes de sensibilisation. « On ne parlait pas de santé psychologique en 2012. Maintenant, c’est au centre de l’actualité dans la société, et plus spécifiquement dans les universités », dit M. Desroches.

Logement abordable

L’ancien hôpital des Sœurs grises à Montréal transformé partiellement en résidence et lieu d’étude pour étudiants de l’Université Concordia. PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

En 2021, la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal recommandait de privilégier la construction de logements étudiants hors campus abordables et d’ajouter les étudiants aux populations prioritaires de la Stratégie nationale sur le logement. Et ce n’est que le dernier rapport en date à faire état de la précarité résidentielle des étudiants au cours des dernières années. Pour Samuel Vaillancourt, le logement abordable s’inscrit dans un combat plus large pour l’accessibilité aux études supérieures. « L’accès au logement abordable peut avoirun impact sur la précarité financière, la santé psychologique et la réussite étudiante », argue-t-il.

Droits de scolarité

Manifestation étudiante dans les rues de Montréal en novembre 2015. PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

C’était la grande victoire des carrés rouges : l’indexation des droits de scolarité. Dix ans plus tard, l’enjeu est toujours au centre des préoccupations des associations étudiantes. Et il le restera, affirme Jonathan Desroches. Son organisation travaille actuellement sur les droits de scolarité des étudiants internationaux, déréglementés depuis 2019. « Chaque université peut mettre sa facture là où elle en a envie. Ça crée des problèmes », déplore le président de l’UEQ, qui compte mettre l’enjeu de l’avant lors des prochaines élections provinciales. « La journée qu’un gouvernement se penchera sur les droits de scolarité, l’enjeu va revenir », soutient Samuel Vaillancourt.

Léa Carrier, La Presse, 14 février 2022

Photo: Manifestation étudiante pour une juste rémunération des stages, le 21 mars 2019. EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

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