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Photo de l'intérieur d'une librairie. Une femme vue de dos regarde un des rayons.
6 mai 2026

Comment se porte l’essai au Québec?

Visiblement, le malheur social peut être bon en quelque chose…

 

Le malheur social peut être bon en quelque chose : nos temps de crise stimulent la popularité des essais au Québec.

Le récent bilan Gaspard 2025 du marché du livre divise les ventes en 22 catégories et 130 sous-catégories. Étrangement, toute cette finesse statistique ne propose aucun regroupement spécifique pour les essais.

L’analyse des données poussées au maximum possible par Patrick Petitclerc, directeur des ventes et du développement de la Société de gestion de la Banque de titres de langue française (BTLF), qui publie le bilan Gaspard, établit que certaines sections comprenant beaucoup d’essais sont en progression, voire en forte poussée. Les ventes ont augmenté de 1,8 % en sciences humaines, de 32,6 % dans la section politique et administration publique, ainsi que de 17,3 % en histoire.

« En résumé, je ne peux pas fournir un chiffre précis pour les essais », note-t-il dans un courriel au Devoir. « Sur un horizon de cinq ans, au sein du regroupement non-fiction, ce sont plutôt les livres pratiques qui montrent un recul (croissance personnelle, cuisine, santé et remise en forme), sans que cela touche particulièrement les essais. »

Ce constat tranche avec la situation américaine. Un article publié le 23 mars par le magazine The New Republic rappelait d’importantes mises à pied dans les collections d’essais de plusieurs éditeurs majeurs, tout comme dans les sections spécialisées des médias. The Guardian a établi le recul des ventes du segment « non-fiction » en anglais à 8,4 % en 2025. The New York Times a parlé d’« une année difficile » pour le genre, avec un seul livre (les mémoires de campagne de la candidate démocrate Kamala Harris) dans les dix meilleures ventes.

La mode semble d’ailleurs là-bas plus favorable aux récits et aux confidences de vedettes de tous horizons qu’aux reportages et aux analyses de fond. Le déclin de la lecture y est peut-être pour quelque chose, mais la concurrence des balados sociopolitiques compte aussi. Avec comme résultat que les écrits faits pour mieux comprendre l’époque sont menacés là-bas, alors qu’ils semblent plus nécessaires que jamais.

« Les ouvrages documentaires de ce type constituent le fondement de notre compréhension du monde, et leur impact dépasse largement le cadre des librairies, des rubriques littéraires, des bibliothèques et des universités », écrit d’ailleurs Paul Elie dans le texte de The New Republic. « Ils représentent un rempart crucial contre la montée en puissance de la culture des “faits alternatifs”, des mensonges éhontés et de l’aveuglement face à l’ignorance. »

Des succès à l’échelle québécoise

La maison Lux Éditeur, spécialisée dans le genre, n’en pense pas moins. Le modèle de base de l’essai veut qu’un « je » parle du « nous » et, chez Lux, ce « je » parle de la gauche. Ses livres courts frappent dans l’air du temps marqué par l’autoritarisme et le populisme états-uniens (chez Lux, on dirait par le néofascisme trumpien).

« On a toujours fait dans l’actualité et dans la revendication », dit Jeanne Simoneau, responsable de la commercialisation et des relations avec les médias à cette maison d’édition. « On bénéficie en ce moment du climat politique. Mais ce n’est pas vrai pour tous nos titres. On peut même se permettre de publier de vieux textes anarchistes du XIXe siècle parce qu’on a des mégasuccès à côté. »

Son catalogue rassemble déjà plus de 200 numéros, et il s’en rajoute entre 15 et 20 par année. Les ventes vont bien — très bien, même —, avec des hausses constantes depuis la pandémie. « La majorité de nos titres connaissent de plus grandes ventes ces dernières années. Quelques titres tirent vraiment les résultats vers le haut », dit Mme Simoneau.

Peu importe le créneau littéraire, des ventes de 3000 exemplaires signalent un succès au Québec. Les tirages initiaux de toutes les nouveautés de Lux atteignent souvent ce seuil, ce qui paraît remarquable en soi. L’éditeur parle d’un ouvrage à succès quand la barre des 5000 ventes est franchie. Les meilleurs des meilleurs, comme Ordures ! Journal d’un vidangeur (de Simon Paré-Poupart) ou Rue Duplessis. Ma petite noirceur (de Jean-Philippe Pleau), font plus de 10 fois mieux. Si l’on transposait ces succès en France, on en serait à près d’un demi-million de ventes par livre.

Les éditions Nota bene témoignent d’un autre modèle, plus niché. Fondées en 1996, elles ont déjà publié près de 90 titres par année, surtout des livres savants sur la littérature et les sciences sociales (dont beaucoup de thèses remaniées).

Depuis l’arrivée d’Étienne Beaulieu à sa tête en 2020, la maison se concentre sur les essais littéraires, avec environ 25 parutions annuelles tirées au minimum à 250 exemplaires avec des réimpressions rapides. Les meilleures ventes de Nota bene s’écoulent à plus de 1000, voire 2000 exemplaires. « Le marché ne peut pas en absorber plus », dit l’éditeur. « Publier trop nuit à la visibilité des livres. Et l’essai se lit lentement, exige de l’attention. »

Étienne Beaulieu enseigne la littérature au cégep, organise la programmation des Correspondances d’Eastman et écrit notamment des essais (Splendeur au bois Beckett, L’âme littéraire, Sang et lumière…), le tout en plus de diriger des éditions Nota bene spécialisées dans ce genre — « dans la filiation de Montaigne », précise l’érudit, « c’est-à-dire de l’essai méditatif sur de grandes questions d’actualité, d’histoire, de politique, ou même du sens de la vie ».

Les médias et le vedettariat

Les rares grands succès sont souvent propulsés par la couverture médiatique. Quelques commentateurs vedettes, dont Patrick Lagacé, ont d’ailleurs un certain pouvoir prescripteur. Et un passage à Tout le monde en parle peut multiplier par 10 ou 20 le nombre d’exemplaires écoulés. Lux a récemment connu deux coups de pouce assez remarquables de l’émission — l’un pour Rue Duplessis, l’autre pour Ordures !.

Le premier, signé par Jean-Philippe Pleau, compagnon de micro à Radio-Canada de feu Serge Bouchard (un autre auteur au succès exceptionnel) et toujours à la barre d’une émission, a été adapté à la scène chez Duceppe. Le second, de Simon Paré-Poupart, est paru à la fin de l’été 2024 ; il s’en vendait de 2000 à 3000 par mois, mais après le passage de son auteur à TLMEP au mois de novembre suivant, les ventes ont gonflé à 2000 à 3000 par semaine.

« C’est clair que, si l’essai est porté par une personnalité forte, les médias ont plus de chance de s’y intéresser. Parfois, le sujet du livre ne suffit pas : il faut quelqu’un pour le porter », dit la directrice commerciale de Lux. « Cela dit, notre inquiétude ce n’est pas que les gens arrêtent de lire, mais bien qu’ils arrêtent de lire des essais. Et pour les faire lire, il faut les faire connaître. Nous sommes inquiets de la place accordée aux livres dans les médias — et plus particulièrement aux essais. Ces espaces sont en diminution. »

Étienne Beaulieu souligne aussi l’importance des cercles littéraires et communautaires, où peut rayonner un ouvrage spécialisé. Son Splendeur au bois Beckett, sur une forêt urbaine sherbrookoise, se vend d’ailleurs bien depuis une douzaine d’années grâce au bouche-à-oreille des randonneurs et autres amoureux de ce lieu magique.


Qu’est-ce qu’un essai ?

L’éditeur Étienne Beaulieu, de Nota bene, égratigne la catégorisation du Conseil des arts et des lettres du Québec, qui distingue l’« essai sur les arts et les lettres » de l’« essai de fiction » — une classification qui ne veut rien dire et n’a aucun sens, à son avis professionnel. Cette étrange division n’existe d’ailleurs pas au Conseil des arts du Canada, qui soutient l’essai littéraire sans « aucune restriction quant au sujet abordé ».

Les éditeurs et les libraires anglophones ont réglé le problème en distinguant uniquement la fiction, qui repose sur l’imagination pour divertir (romans et contes), et la non-fiction, qui relate des faits réels et englobe les biographies, les documentaires et les essais. Le magazine de géopolitique français Le Grand Continent a calqué cette division claire et limpide en procédant de la même façon.

« J’aime dire que l’essai est un “genre du réel” », enchaîne M. Beaulieu. « Le romancier traite de fiction avec des personnages. L’essayiste traite du réel avec des personnes. Le pacte de lecture est différent : dans le roman, on accepte une fiction ; dans l’essai, l’auteur tente de rendre le réel le mieux possible, malgré les distorsions inévitables. »

En terminant, le connaisseur signale quelques publications québécoises notables : Le monde sur le flanc de la truite, de Robert Lalonde (Boréal, 1997) ; Le Québec vers l’âge adulte, de Nicolas Lévesque (Nota bene, 2012) ; et Les villes de papier, de Dominique Fortier (Alto, 2018 ; prix Renaudot de l’essai en 2020).


Stéphane Baillargeon, Le Devoir, 6 mai 2026.

Photo: Adil Boukind / Le Devoir

Lisez l’original ici.

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