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Détail de la couverture du titre «La médiocratie».
26 janvier 2021

Alain Deneault – La Médiocratie

Je suis tombé un peu par hasard sur ce petit bouquin qui dormait dans ma bibliothèque depuis quelque temps sans que je l’aie encore ouvert. Je dis petit car il est au format poche et ne coûte que huit euros pour 330 pages de lecture tout à fait éclairante sur les temps moroses que nous traversons.

Qu’est-ce que la médiocratie ? « [C’] est l’ordre, répond l’auteur, en fonction duquel les métiers cèdent la place à des fonctions, les pratiques à des techniques, la compétence à de l’exécution ». [1]

Dans médiocratie, on entend bien moyen, moyenne (dictature du ou de la) : « Le travail devenant un moyen de subsistance pour les pauvres et un moyen de faire produire de la valeur marchande pour les riches, il s’entend qu’il devait être formaté à son tour sur un mode moyen. » (Souligné dans le texte.) Cela se traduit par une effrayante production de bêtise. Ainsi, des « théoriciens du management » (les guillemets sont de moi, car l’expression me semble relever de l’oxymore) s’intéressent-ils « le plus sérieusement du monde à la façon dont la “stupidité fonctionnelle” éclipse les prétentions à la raison dans maintes structures dominées par l’appât du gain. » Pire, « ils la préconisent doctement » : « La stupidité fonctionnelle, écrivent-ils, renvoie à une absence de retour sur soi, un refus de recourir à son potentiel intellectuel autrement que de manière myope et à un art de l’esquive devant toute exigence de justification. » Si, si, c’est vrai, ce sont deux profs d’écoles de commerce universitaires canadiennes qui ont osé ça dans un article titré « A Stupidity-Based Theory of Organizations » publié par le Journal of Management Studies en 2012. Deneault commente : « C’est la banalité du mal faite science. » Il a raison, car c’est bien ce que Hannah Arendt reprochait à Eichmann : le refus de penser – aux conséquences de ses actes. Mais je vous sens sceptiques. Comment peut-on revendiquer, recommander pareille posture ? Deneault caricature, il a dû sortir cette phrase de son contexte. Hé bien non, voyez plutôt ce qu’il cite encore de ces zozos (seul le commentaire entre crochets est de lui) :

« La “sottise” est nécessaire dans des environnements complexes dans lesquelles les préférences de but sont ambiguës [ou, en français : dans lesquels la validité des options n’est pas claire.] La “sottise” est alors un type exploratoire de raisonnement par lequel nous agissons avant le moment de penser. L’action “sotte” aide alors à clarifier, déterminer et tester les préférences. Elle permet de s’adonner à des tentatives par l’action en étant insensible à la rétroaction. Cela facilite les activités nouvelles qui doivent encore faire la preuve de leur succès. Ici, le niveau élevé d’ambiguïté empêche tout simplement les gens de mobiliser leurs capacités cognitives pleinement et d’agir rationnellement. »

Le problème, c’est que cette manière de (ne pas) penser, loin de se cantonner à la soi-disant « science du management », a envahi toutes les sphères de la société néolibérale mondialisée sous le néologisme… ambigu, justement, de « gouvernance ».

« Contrairement aux termes “démocratie” ou “politique” qu’elle tend à occulter, “gouvernance” ne définit rien nettement ni rigoureusement. La plasticité extrême du mot déjoue le sens, et cela semble même être son but. On fait comme si on se comprenait au carrefour de sa vanité sémantique. On s’en persuade. »

Et Deneault, dans l’essai éponyme, cite quantité de livres, d’articles, de chaires d’université, de colloques et d’organisations internationales consacrées à cette fumeuse « gouvernance ». Je n’avais jusqu’ici pas compris à quel point le terme est répandu, et ce à quoi il sert :

« Jusqu’alors, la gestion gouvernementale avait toujours été entendue comme une pratique au service d’une politique publiquement débattue. Mais puisque cette politique s’est laissée renverser par cette pratique au point de s’effacer à son profit, il convient de dire de la gouvernance qu’elle prétend à un art de la gestion pour elle-même. Aucun registre discursif ne semble à même de la dominer. Une telle mutation promeut le management d’entreprise et la théorie des organisations au rang de la pensée politique. Que de simplifications de ce fait ! Le fin mot de l’histoire, celui de “gouvernance”, postule implicitement la fin même de l’histoire. […]

« La gestion technicienne prenant le pas sur la politique, il est entendu que la conscience publique se retrouve plongée dans un étroit présent. Un présent déconnecté, éthéré, qui ne touche à rien de la présence, mais plane au-dessus d’elle indifféremment. Il s’explique ainsi que cette matrice nouvelle se soit constituée, comme substantif, à partir d’un participe présent, celui du verbe “gouverner”. Être gouvernant = la gouvernance. Le participe présent est en français le temps de verbe le plus faible, le moins engageant. Ainsi ramenée à un présent perpétuellement conjugué, la gouvernance ne désigne même plus l’acte de gouverner, mais le “gouverner” comme état. »

Soit, si je comprends bien, une naturalisation du « gouverner » (par la « stupidité fonctionnelle ») qui entraîne avec elle la naturalisation de l’« être gouverné » (par et avec la même stupidité)… Je n’ai pas commenté au fur et à mesure les citations que j’ai données. Mais j’imagine qu’elles n’ont guère besoin de commentaires. Je ne reviendrai pas ici sur l’imbécillité criminelle des gouvernants face à la pandémie (que certains médecins « non-alignés » sur Big Pharma préfèrent nommer « syndémie [2]

 », soit la combinaison d’une attaque virale avec différents maux dont souffrent depuis longtemps, et de plus en plus, des populations soumises à des niveaux de stress, de pollution, de mal-bouffe et finalement de mal-vivre insupportables). Je ferai simplement remarquer que la « gouvernance » a progressé à pas de géant. Ainsi, ces derniers temps, on a pu assister à l’imposition de ses propres choix (de médicaments, puis désormais de vaccins) par Big Pharma via un lobbying intense et la corruption d’un certain nombre des membres des « comités scientifiques » conseillant les gouvernements, mais aussi à la diffusion massive de messages d’une bêtise consternante et dont je m’étonne encore qu’elle n’ait pas suscité plus de réactions (mais la peur, probablement…) du genre : « Si vous toussez et que vous avez de la fièvre, c’est peut-être que vous êtes malade » (suivi de : surtout restez chez vous, ne cherchez pas à voir un médecin et cela jusqu’à ce que votre cas relève de la réanimation…) ou encore « Quand on aime ses proches, on ne s’approche pas trop ». Si nous, ou les générations qui viendront après nous, réussissons enfin à nous débarrasser de ce totalitarisme soft (enfin, pas soft pour tout le monde, spéciale dédicace aux camarades mutilés, emprisonnés, assassinés par la police, sans parler des disparus en Méditerranée et de tant d’autres victimes du capitalisme déchaîné), j’imagine que celles et ceux qui vivront alors en ces temps meilleurs auront du mal à croire que de telles absurdités aient pu se produire au début du XXIe siècle.

Bien que les essais d’Alain Deneault recueillis ici datent tous de quelques années déjà, on y reconnaîtra nombre de traits frappants de notre actualité. Et comme il est dit sur la quatrième de couverture de ce livre :

« Parce que les glaciers fondent, parce que le désert avance, parce que les sols s’érodent, parce que les déchets nucléaires irradient, parce que la température planétaire augmente, parce qu’une majorité d’écosystèmes se délitent, parce que l’État social s’écroule, parce que l’économie réduite à la finance s’aliène, parce que les repères philosophiques se perdent, notre époque n’a plus le luxe de se laisser conduire à la petite semaine par les médiocres qui dominent. »

À lire d’urgence !

[1Cette note de lecture nous a été transmise par nos amis d’Antiopées

Franz Himmelbauer, Lundi matin, 26 janvier 2021

Lisez l’original ici.

 

 

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