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Détail de la couverture du livre «Ordures!».
11 juin 2026

Voyage au pays des rebuts

Dans « Ordures ! », un éboueur ou plutôt un « éboueur-ologue » prend le temps de raconter la naissance de sa « vocation » à s’occuper des déchets des autres, ses motivations en dépit de conditions de travail souvent éprouvantes, son rapport à ce métier longtemps déconsidéré plus de vingt ans après le début de sa carrière, les non-dits et nombreux tabous planant toujours autour de ce secteur de la collecte et du tri des déchets, etc. Également journaliste, travailleur social et psychologue à ses heures perdues, le canadien Simon Paré-Poupart ambitionne à travers la publication de ce journal intime de faire sortir de l’ombre ce métier d’utilité publique. Derrière l’intellectualisation de son quotidien, il livre une réflexion profonde et universelle sur le monde du travail, la pesanteur des représentations sociales, la production exponentielle de déchets bien entendu ainsi que la société du tout-jetable dans laquelle nous vivons.

 

Simon Paré-Poupart court derrière les camions-poubelles et ramasse nos ordures ménagères, par choix. Depuis ses 18 ans. Et vient de publier son premier livre, à la première personne, à 41 ans. Aucune incongruité, plaide ce diplômé en psychologie et sociologie, titulaire d’une maîtrise à l’école nationale d’administration publique du Canada… qui continue à exercer ce métier fort peu considéré, à mi-temps. Pour qualifier l’activité d’éboueur (ndlr, « vidangeur » en québécois), ce touche-à-tout n’hésite d’ailleurs pas à parler de « métier-passion », d’une véritable « vocation », qu’il aime opposer aux « bullshit jobs » auxquels son cursus d’études supérieures semblait un temps le prédestiner.

Dans « Ordures ! Journal d’un vidangeur », vendu à plus de 50 000 exemplaires en deux petites années outre-Atlantique avant d’être édité en France au début du printemps puis traduit en anglais au mois de juin, Simon Paré-Poupart nous plonge donc dans le quotidien éprouvant d’un éboueur. Pas la peine d’en suivre un choisi au hasard dans le cadre d’une enquête en immersion à la manière de ses pairs anthropologues, en effet. A 41 ans, lui exerce cette activité depuis 2003. Et ne s’en lasse pas.

Une leçon de vie

Il a débuté dans la collecte des déchets par défi familial autant que nécessité pécunière, explique-t-il. Dans l’optique de financer ses études, sur les conseils de son beau-père, un travailleur précaire viriliste. Journaliste et travailleur social lorsqu’il ne ramasse pas nos encombrants, il conte merveilleusement bien son enfance cabossée dans ce milieu populaire sans lequel il n’aurait peut-être pas embrasé cette « carrière ».

Il revient ensuite sur sa mue intellectuelle : plus il lisait de livres politiques dans le cadre de ses études l’extirpant peu à peu de son milieu, plus ses convictions écologiques se renforçaient. C’est ainsi que Simon Paré-Poupart ne s’est finalement jamais arrêté d’œuvrer dans ce secteur méprisé de nos sociétés, au point de former aujourd’hui de nouveaux éboueurs. Si les conditions de rémunération apparaissent nettement plus attractives au Canada qu’en France, sa longévité dans le métier s’explique davantage par la curiosité intellectuelle qui l’anime au quotidien et tout un tas d’autres motivations que par appât du gain…

Violences physiques… et symboliques

La mission qu’il s’est fixée avec ce livre ? Réhabiliter les éboueurs. Simon Paré-Poupart brosse le portrait de plusieurs de ses collègues – certains parfaitement intégrés, d’autres vivant aux marges de la société -, qui n’éprouvent pas tous la même fierté que lui à ramasser nos ordures ménagères puis tenter de s’en débarrasser, tout du moins les placer hors de notre vue.

Il souligne leur rôle devenu totalement indispensable dans nos sociétés contemporaines, sans taire les aspects moins reluisants du métier : évolution des conditions de travail au gré du dérèglement climatique, impact de la pénibilité sur la santé, odeurs, travail de nuit, etc.. L’abnégation physique qu’il faut pour porter des charges de plus en plus lourdes et suivre des cadences de plus en plus infernales, comme les capacités de résistance sur le plan mental pour tenir face aux clichés… ou tout simplement l’invisibilisation d’une société préférant fermer les yeux sur le devenir de ses montagnes d’immondices.

La production de déchets, un tabou de nos sociétés contemporaines

Car, en dépit d’un début de changement d’image avec une considération légèrement plus marquée qu’il y a quelques années, le mépris de la société persiste vis-à-vis de ce prolétariat urbain à qui les diplômés et riches ont pris l’habitude de déléguer leurs basses besognes… Car l’essai de Simon Paré-Poupart met également le doigt là où ça fait mal, venant interroger la production de d’encombrants exponentielle au Canada comme dans de nombreux autres pays occidentaux ou en voie de développement, à commencer par la France où chaque habitant jette en moyenne une demi-tonne de déchets chaque année.

Probablement bien plus cultivé et politisé que la moyenne des cadres supérieurs, l’auteur nous livre de fort instructives leçons sur le compostage, l’économie circulaire, les failles du recyclage, le gaspillage, la sobriété ou la surabondance, entre deux descriptions sans filtres de la dégradation des conditions de travail par temps de canicule ou d’épisode neigeux. Le tout ponctué de nombreuses références à des œuvres littéraires et travaux de philosophie ou sociologie, bien sûr.

Objectifs de cette ode à l’art du glanage et de la récupération, à la réduction des déchets, au réemploi ou la réparation, et de ce manifeste contre l’impasse de la surconsommation ? Nous contraindre à ouvrir les yeux sur le traitement réservé à un métier fondamental, ainsi que réfléchir à notre propre rapport à nos poubelles ainsi que notre relation à la croissance… et à la société de consommation nous poussant à accumuler puis jeter tout un tas de biens et objets plus ou moins utiles. Utilement déroutant.


Hugo Soutra, Le Courrier des maires, 11 juin 2026.

Lisez l’original ici.

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