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Détail de la couverture du titre «Les anarchistes espagnols».
3 septembre 2023

Entre terrorisme et sainteté

Dans les années soixante, dans les milieux politiques que je fréquentais, indépendantistes, socialistes, trotskystes, etc., le débat faisait toujours rage à propos de la révolution espagnole de 1936-1939, à laquelle avaient participé des Québécois et des Canadiens.

Certains attribuaient son échec à la présence des anarchistes, totalement indisciplinés et réfractaires à la hiérarchie et aux ordres venus d’autorités supérieures, dans les rangs des républicains. D’autres aux staliniens qui, par leurs méthodes brutales, se sont aliéné une partie de la population dans les régions que le jeune gouvernement républicain contrôlait. Vue d’ici, cette lutte entre ce qui semblait des frères d’armes – n’avaient-ils pas un ennemi commun, le franquisme ? – me paraissait bien cruelle et injustifiée.

Dans Les anarchistes espagnols, l’auteur Murray Bookchin, qui ne cache pas son parti pris en faveur de cet « extraordinaire mouvement anarchiste », a consacré une bonne partie de sa vie à la recherche de la vérité à propos de la guerre civile espagnole et des causes de son échec – entre autres la participation des mercenaires marocains, l’appui de l’aviation hitlérienne et la Légion étrangère « tristement réputée pour ses fusillades de masse en Afrique du Nord et, par la suite, en Espagne ».

Il entend aussi redonner ses lettres de noblesse au mouvement anarchiste et à l’anarcho-syndicalisme, qu’on a trop souvent dépeint comme étant « l’expression souvent désorganisée d’un esprit de rébellion individuel qui n’apportait rien de durable à un mouvement qui avait cruellement besoin d’une idéologie raisonnée et de formes d’organisation libertaires ».

Pour lui, l’exemple des anarchistes espagnols démontre au contraire qu’ils adhéraient à un mouvement social autodéterminé où ouvriers et paysans tentaient de poursuivre une révolution qui allait changer le monde. S’opposer au mariage et prôner l’amour libre dans l’Espagne catholique des années 1930 faisait partie de ces mesures révolutionnaires prônées par les anarchistes espagnols qui se souciaient d’afficher une moralité irréprochable.

L’anarchie ou la création d’une société libertaire serait-elle une utopie de plus ? se demande l’auteur. Pourtant, il fut un temps, en Espagne, entre 1870 et 1930, où des fermes et des usines collectives ont réellement fonctionné, véritables expressions des milieux populaires, permettant « aux travailleurs et aux paysans de s’impliquer en ayant prise sur leurs orientations politiques ».

C’est en octobre 1868 que le germe de l’anarchisme, ce désir de liberté absolue, sera semé en Espagne avec l’arrivée à Barcelone de l’émissaire de Bakounine, Giuseppe Fanelli, « un révolutionnaire italien d’expérience et propagandiste très doué », ayant servi sous Garibaldi.

Comment définir ce germe qu’il y a semé ? Le germe ou l’« idée » comme on appellera souvent l’anarchisme, on pourrait le définir par l’absence d’autorité ou de chef dans une société sans État, fondée sur l’auto-administration. Bien sûr, ce mot par la suite a été galvaudé et « assimilé au chaos, au désordre et aux attentats terroristes ». Mais les anarchistes ne sont pas tous pour l’action terroriste, précise l’auteur.

L’émergence de l’anarchisme

Bookchin s’intéresse également aux conditions concrètes qui ont favorisé l’émergence du mouvement anarchiste en Espagne au 19e siècle, où le prolétariat rural commence à côtoyer un prolétariat urbain revendicateur. Les conditions de travail, en ville comme en campagne, sont des plus rudes et on dénonce la collusion des patrons, de l’État et de l’Église.

Le drapeau noir fait désormais partie des assemblées anarchistes, symbolisant « le malheur des ouvriers et l’expression de leur colère et de leur amertume. La présence conjointe de drapeaux noirs et de drapeaux rouges deviendra une caractéristique des manifestations anarchistes partout en Europe et dans les Amériques ».

On revendique de plus en plus le droit d’association syndicale et on n’hésite pas à détruire ses moyens de production, par le sabotage ou le feu, entre autres, pour obtenir gain de cause. Cette passion révolutionnaire, dans la péninsule ibérique, prendra fin de façon sanglante, sous la faux du fascisme franquiste, en 1939.

Si vous vous intéressez aux luttes ouvrières du 19e et 20e siècle et à la solidarité à la base de toute humanité, je vous conseille fortement cette histoire du mouvement anarchiste espagnol, entre terrorisme et sainteté. Vous ne verrez plus l’anarchie du même œil.


Jacques Lanctôt, Le Journal de Montréal, 3 septembre 2023.

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