Une œuvre foisonnante, désormais un classique
Il est difficile de rendre compte de cet ouvrage, tant il est riche de pistes pour une réflexion aussi bien sur l’histoire haïtienne que sur l’épistémologie de l’histoire et l’ontologie du passé. Dense, écrit d’une plume éloquente et poétique, il est aussi parfois touffu ou lapidaire. Comme le montrait Alyssa Sepinwall dans un article publié en 2013, sa réception a d’abord été assez inégale. Un critique lui reprochait une « argumentation peu cohérente », en fait une « discussion décousue et intensément personnelle sur des thèmes peu liés en eux »1. Il est vrai que l’auteur, Michel-Rolph Trouillot (1949-2012), anthropologue et historien haïtien, aime à provoquer les lecteur·rices2. Son premier ouvrage, Ti dife boule sou Istwa Ayiti, dont le titre est difficilement traduisible, – pour simplifier, « une brève histoire d’Haïti » – revendiquait déjà en 1978 une forme de souveraineté linguistique, qui sera par la suite théorisée par les auteur·es lié·es aux Subaltern Studies3.
Faire taire le passé propose des réflexions sur des événements historiques « impensables » du point de vue de l’Occident, telle la révolution haïtienne, pour aboutir à une analyse du processus de ce que Trouillot nomme la production de l’histoire et des archives. Il applique un cadre critique postcolonial et inspirée du marxisme à la pensée historique pour analyser « le silence comme une pratique dans laquelle on s’engage » (p. 93). Cette œuvre foisonnante, désormais un classique, a eu un « impact considérable […] dans divers domaines de la recherche. C’est l’un des ouvrages les plus importants jamais publiés sur l’histoire d’Haïti ou sur la théorie de l’histoire »4, et l’écho qu’il a reçu dans le monde anglophone, où il est enseigné dans de très nombreux départements d’histoire et d’anthropologie, en témoigne. Inversement, le délai de trente ans avant qu’il ne soit traduit en français est peu compréhensible, à moins de penser que les plus grands éditeurs en France ne sont pas intéressés par un ouvrage sur la révolution haïtienne, qui plus est lorsque son auteur est lui-même haïtien, ce qui ne peut que confirmer, fort ironiquement, la thèse de Trouillot sur le caractère impensable en Occident de cette révolution. En fin de compte cette traduction nous arrive du Québec, et ce n’est peut-être pas surprenant.
L’ouvrage discute à travers cinq chapitres des silences de l’histoire, non pas seulement celle académique écrite par des professionnel·les, mais de l’ensemble des narrations historiques, qu’elles soient œuvres de fiction, usages publics du passé ou toute production d’histoire qui peuvent même accompagner l’événement alors qu’il se déroule. Il s’agit d’entrer dans la faille étroite entre l’histoire qui se déroule et celle qui se raconte, pour montrer comment le récit historique est déjà pour partie contenu dans les faits, ou plutôt dans ce qui est parvenu au statut enviable de fait. Avant même que la poussière de la révolution haïtienne ne soit retombée, les silences sont plus nombreux que les faits retenus. Élucider cette ambiguïté de l’histoire, entre processus et récit, c’est comprendre l’interaction complexe des rapports de pouvoir avec la production d’histoire, au travers, en premier lieu, de différents mécanismes de silenciation. Trouillot expose les limites d’un « modèle de stockage », qui conçoit l’enregistrement de l’histoire comme un processus cumulatif simple et continu. Il met au contraire en lumière une création continue du passé, et montre comment « l’“ héritage du passé ”, comme nous l’appelons souvent, peut ne pas avoir été transmis par le passé lui-même » (p. 57).
Le premier chapitre, « Le pouvoir dans l’histoire », mobilise principalement l’exemple de la prise mexicaine de Fort Alamo en 1836, connue notamment par le western et par la figure héroïque, au cinéma ou à la télévision, de Davy Crockett, défenseur états-unien de la palissade sud, toujours représenté avec une toque de castor. L’auteur multiplie les va-et-vient entre la culture populaire et ses différents usages de l’histoire, l’historiographie étatsunienne mais aussi des sources primaires, pour démontrer comment l’inégal « pouvoir historique » a produit un récit absolument contraire à la vérité, par lequel la victoire mexicaine du général Santa Anna est devenue une défaite sur le plan mémoriel.
Ces questions ont été abordées par de très nombreux historien·nes, ainsi qu’Enzo Traverso le rappelle en préface5, sans oublier les auteur·es lié·es aux Subaltern Studies ou celles et ceux du champ des Postcolonial Studies. Mais l’approche de Trouillot est proprement originale – et précoce, en 1990 –, par sa distinction de quatre étapes dans « la production de l’histoire ». Les trois dernières sont désormais bien documentées : la fabrique des archives, suivie de l’« extraction des faits » (fabrique des récits) qui permet finalement la fabrique de l’histoire. Mais à ces phases souvent décrites, il ajoute la « création des faits (la fabrique des sources) » (p. 70), qui vient en premier lieu : avant même que le processus sociohistorique ne devienne un récit, il produit des silences et invisibilise.
Le second chapitre met en application cette grille d’analyse du « pouvoir historique », à propos de la figure de Dominique Sans-Souci, colonel de ces anciens esclaves qu’on disait « Congo » ou « bossales », à la tête des révoltés qui, en 1802, refusent le ralliement des leaders créoles, Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines et Henri Christophe, à la France et au général Charles Leclerc, et combattent leurs manœuvres dans ce que Trouillot nomme une guerre dans la guerre. Des pages passionnantes permettent encore une fois un virtuose jeu d’échelles entre historiographie, culture populaire en Haïti et sources primaires qui mettent au jour les mécanismes de la réduction au silence de Sans-Souci. Henri Christophe, devenu chef d’État du Nord d’Haïti en 1806, fit ainsi ériger un palais, le palais Sans-Souci, très près du lieu où il avait fait exécuter Dominique Sans-Souci, une manière, comme le suggère Trouillot, de faire disparaître jusqu’au souvenir de son adversaire, dont l’existence rappelait continuellement la trahison des chefs créoles au profit de la France esclavagiste en 1802. En cela, l’auteur refuse l’argument d’une importation du nom allemand du palais de Frédéric II à Potsdam, pour préférer y voir la reproduction de la construction par Tacoudonou, roi du Dahomey, d’un palais sur le lieu même où il a vaincu son ennemi (p. 115).
Le troisième chapitre, qui a marqué des générations de chercheur·es, aborde le « silence supérieur », celui qui recouvre l’ensemble de la révolution haïtienne dans l’historiographie occidentale, une « histoire impensable », alors même qu’elle se déroule sous les yeux des Européens, qui n’ont ni les concepts ni la capacité de la prendre en compte : « Comment écrit-on une histoire de l’impossible ? » (p. 125), écrit-il en caractérisant la révolution haïtienne de « non-événement ». Antoine Lilti a récemment rappelé que cette thèse a depuis été nuancée, avec notamment le rôle joué par la peur de la contagion de la révolte aux autres colonies6. Il n’en reste pas moins une analyse pionnière des premiers « échecs de la narration » dans le feu même des événements (p. 145), mais aussi de la manière dont les historiens ont ensuite reproduit ces récits sans les critiquer, prisonniers qu’ils étaient de la foi dans la supériorité occidentale.
Les deux derniers chapitres reviennent sur la production du mythe de la découverte de l’Amérique. Cette dénonciation du mythe Colomb n’est pas proprement originale, et certaines simplifications conduisent à des erreurs, comme la description d’une Amérique latine plus soucieuse de métissage que de pureté (p. 189), en contradiction avec les recherches sur la limpieza de sangre7. Il reste que les pages sur l’américanisation de la figure de Colomb, en fait de son accaparement par les États-Unis, sont passionnantes, notamment quand elles décrivent le tournant décisif de l’exposition universelle de 1893 à Chicago, la World’s Columbian Exposition, « une véritable kermesse yankee », qui va de pair avec le développement d’une politique impériale à l’échelle du continent (p. 198)8. On retient également l’analyse du pouvoir des mots, et Trouillot propose à la place de « découverte » le « trébuchement de Colomb sur les Bahamas », rappelant d’ailleurs que le journal de bord du Génois ne comportait aucune entrée pour le 12 octobre 1492. Un dernier chapitre revient brièvement sur le projet d’un parc Disney en Virginie qui aurait abordé le thème de l’esclavage. Il suscita de très nombreuses réactions indignées, pour sa manière de représenter le passé esclavagiste, que Trouillot décrit comme une manière obscène de détourner les spectateur·rices de la réalité du racisme au présent.
9Il conclut sur le nécessaire engagement des historiens dans la sphère publique : « Nous approchons d’une époque où les historiens professionnels auront à prendre plus clairement position dans le présent, sinon l’histoire sera écrite seulement par les politiciens, les magnats de l’industrie ou les leaders ethniques » (p. 228). La manière dont il saisit l’histoire tout à la fois comme événement et comme narration est désormais une approche courante des chercheur·ses qui associent l’événement à sa mémoire, et aux usages de celle-ci. De même, sa manière de faire « parler les silences de la révolution haïtienne » rejoint les méthodes de nombreux et nombreuses historiennes, mises au service d’une histoire des femmes et du genre. À ces méthodes, Trouillot ajoute une réflexion ontologique sur le passé : « […] le passé n’a pas de contenu. Le passé – ou plus exactement, la passéité – est une position. On ne peut en aucun cas identifier le passé en tant que passé » (p. 56).
Notes
1 Sepinwall Alyssa Goldstein, « Still Unthinkable? The Haitian Revolution and the Reception of Michel-Rolph Trouillot’s “Silencing the Past” », Journal of Haitian Studies, vol. 19, no 2, 2013, p. 77.
2 En 2013 un numéro d’une revue académique a été entièrement consacré à Michel-Rolph Trouillot : The Journal of Haitian Studies, vol.°19, n° 2, 2013.
3 Spivak Gayatri Chakravorty, « Can the Subaltern Speak? » in Nelson Cary et Grossberg Lawrence (dir.), Marxism & The Interpretation of Culture, Londres, Macmillan, 1988, p. 271‑313 ; Trouillot Michel-Rolph, Ti dife boule sou istwa ayiti, Port-au-Prince, Haïti, Edisyon KIK, Inivèsite Karayib, 2012.
4 Sepinwall Alyssa Goldstein, « Still Unthinkable? The Haitian Revolution and the Reception of Michel-Rolph Trouillot’s “Silencing the Past” », Journal of Haitian Studies, vol. 19, no 2, 2013, p. 93.
5 Perrot Michelle, Les femmes, ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 2001 ; Hartman Saidiya V., Lose Your Mother: A Journey Along the Atlantic Slave Route, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2006 ; Corbin Alain, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot : Sur les traces d’un inconnu, Paris, Flammarion, 2008.
6 Lilti Antoine, « Réduire le passé au silence », L’Histoire, n°531, 2025, p. 91.
7 La limpieza de sangre, statut de pureté de sang, trouve son origine dans le contexte de la reconquête chrétienne de l’Espagne médiévale. Il s’agit alors de protéger l’Espagne contre les descendants de Juifs et de musulmans convertis. L’empire espagnol utilise par la suite ces discriminations dans ses colonies. Les premières recherches à ce propos sont celles de Yerushalmi Yoseh Hayim, Assimilation and racial anti-Semitism: The Iberian and the German Models, New York, Leo Baeck Institute, 1982. Plus récemment et en français, il faut mentionner Schaub Jean-Frédéric et Sebastiani Silvia, Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVe-XVIIIe siècle), Paris, Albin Michel, 2021 ; Zuñiga Jean-Paul, « La voix du sang : du métis à l’idée de métissage en Amérique espagnole », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 54, n°2, 1999, p. 425 ; Doron Claude-Olivier, L’homme altéré : races et dégénérescence (XVIIe-XIXe siècles), Paris, Champ Vallon, 2016.
8 Wilson Mabel Olivia, Negro Building: Black Americans in the World of Fairs and Museums, Berkeley, University of California Press, 2012.
Olivier Maheo, Lectures, 21 avril 2026.
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