Un phare s’éteint

Publié le 11 mai 2021, dans Événements

L’anthropologue, auteur et homme de radio Serge Bouchard a succombé à un arrêt cardiaque dans la nuit de lundi à mardi à l’âge de 73 ans. Depuis que la nouvelle a été annoncée en fin de matinée mardi, les hommages et les témoignages ont déferlé, comme si le Québec au complet vivait une grande peine collective.

« Je ne suis pas surpris par cette vague d’amour », nous a confié au téléphone Jean-Philippe Pleau, qui coanimait à Radio-Canada Première l’émission C’est fou avec Serge Bouchard.

« Serge avait un dénominateur commun qui rejoignait tout le monde : son humanité. Et ce n’était pas fake. Sa bienveillance et son authenticité, ce n’était pas des buzzwords non plus. Jusqu’au premier ministre qui lui a rendu hommage cet après-midi, c’est très touchant. »

« Serge Bouchard, c’était un sage, a en effet déclaré le premier ministre François Legault mardi après-midi. Il était capable de parler de choses simples tout en nous en apprenant beaucoup. C’est une grande perte pour le Québec. C’est quelqu’un qui a analysé notre société sous toutes ses coutures au cours des années, qui était un excellent auteur. »

Jean-Philippe Pleau a partagé mardi sa peine avec les centaines d’inconnus qui lui ont écrit dans sa messagerie Facebook. Et il est d’accord avec l’appellation de « sage » qu’a accolée François Legault à Serge Bouchard.

 

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE
Jean-Philippe Pleau et Serge Bouchard, en 2017

«Son appréciation de l’ordinaire, son désir de transmettre, son respect pour chaque humain qu’il rencontrait, c’est tellement exceptionnel que ça se retrouve dans une même personne. Je pense que le mot qu’on s’est donné pour qualifier ça, c’est sage.»

– Jean-Philippe Pleau, coanimateur de C’est fou

« Il avait cette sorte de sagesse que procure l’humilité alliée à une très grande expérience de la vie. C’était comme un monument d’humanité », nous a dit de son côté l’auteur François Ricard. « Il touchait aussi bien les littéraires que le grand public. C’était un grand anthropologue qui avait une grande culture, mais c’était aussi un poète. »

François Ricard a été l’éditeur de Serge Bouchard chez Boréal, de son premier livre publié en duo avec son grand complice Bernard Arcand au début des années 1990, Quinze lieux communs, jusqu’à Un café avec Marie, en mars 2021.

« Il savait exprimer le plus intime de l’humain d’un côté, et de l’autre il était un puits de connaissances. Et s’il n’a jamais rien nivelé par le bas, il n’a jamais snobé personne non plus. Il était très préoccupé par la clarté et voulait rejoindre tout le monde. »

Suivre sa voie

Guy Laforce a été l’agent de Serge Bouchard pendant 10 ans. « Je suis devenu le trait d’union entre n’importe qui et lui. Jusqu’à mardi matin, tous les jours, il y avait quelqu’un ou un organisme qui voulait faire affaire avec Serge Bouchard », nous a-t-il expliqué.

Comme la majorité des gens qui ont côtoyé Serge Bouchard, il est aussi devenu son ami. « Mes meilleurs moments, c’est quand je faisais de la route avec lui. Je l’accompagnais à des conférences sur la Côte-Nord, en Abitibi… On a même fait un Yellowknife ensemble. On avait du fun, on mangeait des clubs sandwichs, on se contait nos vies. C’était un vrai bon chum de gars… comme un intellectuel, mais pas intellectuel. »

Guy Laforce n’est pas surpris par l’ampleur de l’affection qu’on lui portait.

« À force d’être assidu dans ce qu’on fait, ça envoie un signal fort. Il a toujours eu une vision de ce qu’il voulait faire et il a toujours persisté, alors les gens ont fini par comprendre qui il était. »

«Ce n’est pas tout le monde qui a la chance d’avoir une vie comme ça. J’aurais voulu l’avoir 10 ans de plus, parce que plein de gens encore auraient gagné à le connaître.»

– Guy Laforce, agent de Serge Bouchard

Serge Bouchard donnait aussi beaucoup de conférences, et devant tous les types de publics, raconte Guy Laforce. « Les aidants naturels, les gens en fin de vie, l’armée, Hydro-Québec… Les Premières Nations l’engageaient pour savoir comment pensaient les Blancs, les Blancs pour savoir comment pensaient les autochtones. »

Une chose l’a frappé, cependant. « Chaque fois qu’il finissait, il était générateur de fierté. Les gens qui l’avaient écouté étaient plus fiers de ce qu’ils étaient, parce qu’il mettait en perspective ce qu’ils étaient. »

Nuance

Être nuancé dans un monde polarisé : c’est une des choses qu’a montrées Serge Bouchard au philosophe Jérémie McEwen, qui partageait le micro avec lui dans des chroniques à l’émission C’est fou.

« À force de tourner en rond, on finit par dire des choses plus intéressantes que lorsqu’on veut absolument aller du point A au point B. Souvent, les universitaires ne veulent pas aller dans les médias parce qu’ils ont peur de trahir leur pensée, mais Serge est la preuve du contraire. »

Serge Bouchard aura été un grand homme de radio pendant plusieurs décennies, et il habitait les ondes d’une manière exceptionnelle, dit Jérémie McEwen.

Quand il parlait, quand il grognait à la limite, même quand il ne disait rien, par sa présence et son côté rassurant, c’est comme si on avait l’impression de mieux comprendre le monde. Parce qu’il était dedans, ou parce qu’on l’entendait.

Le philosophe Jérémie McEwen

Aujourd’hui, « il y a comme un vide dans l’air » parce que cette voix « qui fait partie de notre identité nationale » s’est éteinte, dit Jérémie McEwen, qui se souvient d’un homme drôle et généreux qui aimait parler du Canadien et savait mettre le monde à l’aise.

La figure du vieux sage et du « phare » respecté et écouté par tout le monde, que ce soit à droite ou à gauche, et qui s’est cristallisée pendant les dernières années, reste rare et unique, estime-t-il.

« Je ne sais pas si ça va se pouvoir encore. Il volait tellement haut dans l’estime populaire et intellectuelle, je ne sais pas si ça peut revenir. »

Regard

Il y avait sa voix, inoubliable, mais il y avait aussi son regard sur le monde qui était unique, rappelle l’éditeur de chez Lux Mark Fortier, qui a publié début avril le tout dernier livre de Serge Bouchard, Du diesel dans les veines, qui est aussi en quelque sorte son premier, puisque c’est sa thèse de doctorat sur les camionneurs du Nord qui a été remaniée.

« C’est comme si le commencement et la fin se touchaient », dit Mark Fortier, qui a publié trois autres livres de Serge Bouchard, Le peuple rieur et les deux Remarquables oubliés, qu’il a signés avec son amoureuse Marie-Christine Lévesque.

«Quand on a fini de faire Du diesel dans les veines, je me suis dit : c’est quand même génial cette manière, ce regard que Serge Bouchard est capable de poser sur le monde. Un regard qui est plein d’amour sans être naïf, sans être mièvre.»

– Mark Fortier, éditeur

Mark Fortier admirait la curiosité et la grande culture de Serge Bouchard — « J’aimerais, à 73 ans, avoir toute ma tête et être allumé comme lui » — et sa mort est pour lui comme une « perte totale ».

« Je perds un auteur avec qui j’aimais travailler et dont j’aimais les livres, je perds un ami, et je perds quelqu’un avec qui j’avais des projets. »

C’est que la mort de l’anthropologue a pris tout le monde par surprise, mardi. Sa santé n’était pas très bonne depuis quelques années, particulièrement depuis la maladie et la mort de Marie-Christine Lévesque. Il était à l’hôpital depuis quelques semaines, où il luttait contre des complications liées à une péritonite, mais prenait du mieux.

« Lundi soir, on s’est parlé et on faisait un plan de convalescence ensemble, raconte Guy Laforce. Il avait sa voix habituelle, pas celle d’un homme malade. Je me disais qu’on était en train de le réchapper. »

« Il devait avoir son congé de l’hôpital vendredi, explique Jean-Philippe Pleau. Il m’a dit lundi soir au téléphone que si les médecins ne le retenaient pas, il serait en ondes la semaine prochaine. Son corps commençait à lâcher, mais on avait le plan de faire de la radio encore quatre ou cinq ans ensemble, tant que sa tête était là. Il disait : “Moi, ce qui me tient, c’est l’écriture, la radio, et ma fille Lou.” Il n’avait pas lâché prise. »

Un hommage sera rendu à Serge Bouchard dimanche à 19 h dans la case horaire de l’émission C’est fou sur ICI Radio-Canada Première.

La vie d’un grand communicateur

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE
L’anthropologue Serge Bouchard, en 2016

Passionné du Grand Nord, Serge Bouchard s’est découvert à un très jeune âge une fascination pour les peuples de ce vaste territoire. « J’étais un petit garçon frustré qui savait bien qu’on lui contait des histoires à l’école. Moi, je voulais qu’on me parle des Indiens. J’ai d’ailleurs passé 40 ans à tenter de démêler les différences entre les nations, des Algonquins aux Ojibway, à étudier toutes les cultures. Je suis allé en anthropologie parce qu’eux m’intéressaient », avait-il confié à La Presse en 2008.

Né le 27 juillet 1947 à Montréal, Serge Bouchard a étudié l’anthropologie à l’Université Laval et à l’Université McGill. Dans les années 1970, il réalise son mémoire de maîtrise sur le savoir des chasseurs innus du Labrador. Quelques années plus tard, il se penche sur le mode de vie des camionneurs dans le nord du Québec dans sa thèse de doctorat, dont le texte a récemment été remanié par son éditeur, Mark Fortier, pour renaître sous la forme du livre Du diesel dans les veines, paru en avril dernier.

 

PHOTO PIERRE MCCANN, ARCHIVES LA PRESSE
Serge Bouchard, en 1981

Il ne perdra jamais cette passion pour le Nord, qui le poussera notamment à effectuer des recherches et des études sur la Côte-Nord, au Labrador, au Nunavik, à la Baie-James et au Yukon. « Ce qui m’a séduit là-bas, c’est d’abord l’amour du territoire. Quand j’avais 20 ans, je ne trouvais rien de plus beau au monde que la nature sauvage, ce qu’on appelle en anglais la wilderness », avait dit l’anthropologue à La Presse en 2016.

Serge Bouchard s’est illustré dans l’écriture avec des essais toujours empreints de sa sensibilité d’anthropologue, comme Les yeux tristes de mon camion, pour lequel il a remporté le Prix littéraire du Gouverneur général en 2017.

« C’est l’amour qui m’a porté toute ma vie »

À travers toute son œuvre, qui comprend une vingtaine de livres, ont filtré ses questionnements sur la société, notre héritage, l’humanité et son évolution, le grand penseur n’hésitant pas à inclure une part de lui-même dans ses écrits ; dans L’allume-cigarette de la Chrysler noire, publié en 2019, ou encore dans C’était au temps des mammouths laineux, recueil autobiographique paru en 2012 qui incluait le texte « La mort est un chat », sur sa première femme, Ginette, morte d’un cancer à 46 ans.

 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE
Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, en 2014

En mars dernier, il a publié un recueil de chroniques intitulé Un café avec Marie, dans lequel il évoque les derniers jours de sa complice d’écriture et compagne des 23 dernières années, Marie-Christine Lévesque, qui a succombé elle aussi à un cancer en juillet 2020. « C’est l’amour qui m’a porté toute ma vie, et qui m’a rendu extrêmement vulnérable. Car tout ce que tu aimes, tu vas le perdre », avait-il confié à La Presse à la parution de l’ouvrage.

«Quand on aime, on s’expose, on se rend vulnérable, on s’ouvre au monde. Et ce monde est extrêmement cruel en retour. […] Moi, je suis un homme aussi heureux que malheureux.»

– Serge Bouchard, en entrevue à La Presse plus tôt cette année

À la radio, Serge Bouchard a animé à la Première Chaîne de Radio-Canada les émissions De remarquables oubliés, retraçant des récits de l’Amérique française, Une épinette noire nommée Diesel et, pendant 16 ans, Les chemins de travers, rendez-vous incontournable des dimanches soir. Depuis 2010, et jusqu’à tout récemment, il coanimait l’émission C’est fou, avec Jean-Philippe Pleau, les deux compères discutant d’enjeux de société, d’anthropologie et de philosophie.

Premières Nations, nordicité, franco-américanité…

L’anthropologue a par ailleurs donné un grand nombre de conférences au fil des trois dernières décennies, sur l’histoire sociopolitique et culturelle des Premières Nations, la franco-américanité, la nordicité, parmi tant d’autres sujets, le grand communicateur qu’il était cherchant constamment à faire partager ses vastes connaissances.

Dans l’une de ses dernières entrevues avec La Presse, en janvier 2021, il entrevoyait l’année qui venait de s’entamer avec pragmatisme. « On va découvrir que le monde a changé autour de nous, tout ce qui touche la sociologie moderne : le travail, l’économie, la créativité, l’amitié, les voyages… Il y aura des dommages collatéraux. Ce sera une année très dure de découvertes qui va faire suite à une année de cul, disons-le. […] Bref, ce ne sera pas un conte de fées. Il va falloir être solidaires. »

Josée Lapointe et Laila Maalouf, La Presse, 11 mai 2021.

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