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25 mai 2022

Un monde sans police, sans prison et sans tribunaux, ça fonctionne?

Les prisons, la police et les tribunaux ne découragent pas la criminalité, nuisent à la société et devraient être abolis. C’est du moins ce que suggère la professeure associée en justice criminelle à la California State University, Gwenola Ricordeau, qui milite en faveur de l’abolition du système pénal.

Comment ça fonctionne l’abolitionnisme pénal: un monde sans police, sans prison et sans tribunaux?

Toutes les sociétés ont des conflits et des manières de les résoudre. Ce que remettent en cause les abolitionnistes, c’est l’approche punitive du système dans lequel nous vivons aujourd’hui comme réponse aux conflits. Les abolitionnistes disent que la justice, la police et les prisons ne sont pas réformables et qu’ils fonctionnent tels qu’ils se doivent. Les violences policières par exemple ne sont pas des dysfonctionnements du système, au contraire. Elles sont au cœur même du fonctionnement de la police. 

L’existence du système pénal engendre de la souffrance et ne résout pas du tout les problèmes sociaux qui sont à l’origine de ce qu’on appelle les crimes et les délits. Avec l’abolitionnisme, on aspire à davantage de justice sociale avec des approches qui ne soient pas punitives. La plupart des sociétés ont eu des manières non punitives de répondre aux préjudices, aux torts et aux déviances, sans recourir à l’enfermement et aux prisons. À l’échelle de l’histoire, le système pénal est anecdotique. 

Qu’est-ce que l’abolitionnisme a de mieux à offrir que le système pénal actuel?   

Le système pénal ne nous offre pas grand-chose. L’existence de la prison est souvent justifiée par son effet dissuasif. Or, le fait même que des gens soient incarcérés montre bien que sur ces personnes-là, elle n’a pas eu un effet dissuasif. Il faut aussi dire que l’essentiel des crimes et délits n’est pas traité par le système pénal et que donc, la majorité des gens se passent du système pénal. 

L’une des propositions abolitionnistes est la justice transformatrice. Elle s’est plutôt développée à l’extérieur du système pénal, surtout à partir des années 2010 avec cette idée d’apporter à des communautés vulnérables, surtout, des formes de résolution et de réparation de conflits et des préjudices. 

Le système pénal est défavorable aux personnes ayant un statut socioéconomique plus faible, les femmes ou les groupes sous-représentés. En quoi l’abolitionnisme serait-il plus avantageux pour elles?   

Ces groupes sont en fait les cibles des politiques pénales. Si on parle plus spécifiquement des femmes, c’est un scandale absolu le taux de violences qui leur est fait et l’absence de réponse qui est donnée à ça. On est maintenu dans cette illusion qu’on devrait continuer à criminaliser certains hommes, mais ça n’a aucun effet sur le niveau de violences faites aux femmes.

Quand on réfléchit aux besoins de vérité, de sécurité et de réparation d’une victime, on n’a rien à attendre du système pénal. Il ne les protège pas. On voit par exemple que les tribunaux peuvent dire une vérité juridique, mais qui n’est pas toujours LA vérité ou celle des victimes. Si on pense juste à cette question et ce que pourrait faire l’abolition du système pénal, on voit qu’on a tout à y gagner. 

Pour vous, c’est donc le système pénal qui est utopique et non pas l’abolitionnisme?   

Oui. Il est totalement utopique parce qu’il entretient l’idée qu’on pourrait résoudre le problème des violences faites aux femmes et du patriarcat par exemple, en criminalisant certains hommes. 

Ça fait des dizaines d’années qu’on nous dit qu’il faut enfermer les agresseurs pour de plus longues peines, qu’il faut systématiser les plaintes, etc. Mais on n’a pas le moindre début de preuve que ça les empêche de passer à l’acte. Et on sait très bien que ce ne sont pas tous les hommes qui sont criminalisés. Ceux qui le sont pour des violences à caractère sexuel ont des profils extrêmement précis. En gros, qui va en prison pour un viol? Un homme issu des classes populaires, issu de l’immigration, issu de l’histoire coloniale. On criminalise certains hommes et on nous fait croire que c’est de cette manière qu’on va venir à bout des violences faites aux femmes. Mais c’est totalement scandaleux parce que ça ne marche pas. C’est ça qu’on appelle l’utopie. 

Est-ce qu’on a suffisamment de preuves que le système actuel ne fonctionne pas?   

Oui (rires). 

En quoi l’abolitionnisme serait-il bénéfique pour les criminels?   

Quand on regarde qui est criminalisé, ce sont des gens qui pour l’essentiel ont eux-mêmes été des victimes. On a besoin de ressources pour ces individus, pour les empêcher d’être auteurs de violences, de délits, de crimes. Le système pénal aujourd’hui offre parfois des ressources aux individus une fois qu’ils sont criminalisés, alors qu’ils en auraient eu besoin pour ne pas être criminalisés. Ça ne fait pas de sens.

Qu’est-ce que répondez à une personne qui croit que l’abolition de la police, de la prison et du système judiciaire mènerait à l’anarchie?   

D’abord, l’anarchie, ce n’est pas le chaos. Ce qu’on peut dire d’un point de vue abolitionniste, c’est qu’il y a des manières de faire qui portent moins préjudice à la qualité de vie en société. C’est aujourd’hui le chaos, c’est aujourd’hui la loi du plus fort! Et que c’est totalement illusoire de penser qu’on peut avoir une forme de sécurité dans la société dans laquelle on vit, que la police et les prisons résolvent les problèmes qu’ils nous disent pouvoir résoudre comme les violences faites aux femmes, le racisme ou les inégalités sociales. 

Après la mort de Georges Floyd, #metoo, Black Lives Matter, le mouvement Defund The Police, est-ce que vous pensez que les nouvelles générations vont plus adhérer à l’abolitionnisme que les précédentes?  

J’espère que les prochaines générations auront à cœur cette perspective abolitionniste dans les luttes qu’elles mèneront. Aujourd’hui, on voit bien que nous sommes dans une impasse. La police, la prison, le système judiciaire: ce sont des institutions qui font énormément de préjudices à la qualité de vie en société. On ne peut pas tendre vers davantage d’égalités et la fin du patriarcat, du racisme systémique ou du suprémacisme blanc avec ces institutions qui portent ces inégalités sociales et raciales.

Anne-Sophie Poiré, 24 heures, 25 mai 2022.

Lisez l’original ici.

 

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