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Détail de la couverture du livre «La tête dans le mur».
1 mai 2026

Tijuana Parano

Avec La tête dans le mur, un journaliste en déroute au Trumpistan voyage le long de la frontière mexicaine.

 

Disons-le dès le début, nous ne commencions pas la lecture du livre d’Émilien Bernard avec un a priori très positif : 300 pages de Trump, il est méchant, les trumpistes, ils sont effrayants et les immigrés, ce sont des victimes, ça allait être long. Ce n’est pas que nous ne sommes pas d’accord avec ces idées mais elles sont déjà nôtres. Lit-on pour confirmer ce que nous savons déjà ? Comme Goethe disait (il est parfois bon de citer du Goethe lorsque personne ne s’y attend) : « Je déteste tout ce qui ne fait que m’instruire, sans augmenter mon activité ou l’animer directement ». Nous sentions le documentaire sur un sujet à propos duquel nous ne pouvions qu’être inactifs, à moins de partir nous-mêmes aux États-Unis. Force est de constater que notre a priori était stupide.

Résumons La Tête dans le mur : les aventures de deux journalistes, Alice, clin d’oeil au personnage de Lewis Carroll, et de son partenaire, accessoirement le narrateur, Émilien Bernard, le long de la frontière Séparant le Mexique et les États-Unis, pendant la campagne de réélection de Trump en 2024. Tout au long du livre, ils vont croiser des conspirationnistes illuminés, des gauchistes résistants, des immigrés clandestins et des universitaires au discours hermétique. Mention spéciale à ce vieillard qui pense que, « Comme Kamala Harris ou Biden, Trump est marxiste ». Inventaire de personnages hauts en couleur, rencontrés aussi bien au Mexique qu’en Californie ou au Texas.

En lisant ce bref résumé, l’on pourrait se demander pourquoi notre a priori était stupide : pour la bonne et simple raison qu’Émilien Bernard fait du journalisme gonzo, celui de Hunter S. Thompson (1937-2005), d’ailleurs ici mentionné. En se réclamant de ce type de journalisme, Bernard met de côté l’objectivité souvent attendue dans un reportage. Ici, ce qui est important, c’est l’événement. Et le journaliste et sa subjectivité en font partie. Si Thompson ne se privait pas de cracher sur Nixon, Bernard déteste Trump et ne cesse de le répéter. Mais La Tête dans le mur ne se contente pas d’être un récit de voyage haineux. Le livre est émaillé de références à d’autres articles de journaux. Certes, l’auteur n’aime pas Trump, mais il explique pourquoi, sources à l’appui. En parlant autant de lui que des faits, le narrateur se met au centre de l’action. Nous sommes alors face au récit d’une personne qui, apparemment, a souvent eu du mal à trouver sa place : « L’angoisse me taraude, réminiscence de tourments adolescents, quand au collège personne ne voulait bouffer avec moi, rapport à mon appareil dentaire dégueu: avec qui m’asseoir?». Cependant, dans ce livre, personne n’est à sa place : les immigrés qui veulent fuir leur pays mais qui vont y être reconduits, nos deux protagonistes français aux États-Unis et les trumpistes qui habitent dans un État ayant appartenu au Mexique avant de devenir ce qu’il est actuellement. Émilien Bernard (collaborateur au Canard enchaîné, CQFD…) transforme son récit en réflexion beaucoup plus générale sur le fait d’être un intrus en territoire perçu comme étranger. Là encore, l’on retrouve l’influence de Thompson : dans son fameux Las Vegas Parano, ce qui commence comme un reportage sur une convention policière se termine dans les ruines du rêve américain.

L’auteur de La Tete dans le mur signe un livre à l’écriture sèche et nerveuse, parfois drôle – la description d’un meeting de Trump rappelle justement certains passages de Las Vegas Parano – et souvent tragique – le quotidien des immigrés clandestins en centre de rétention n’est pas le moment le plus hilarant. Mais alors qu’il aurait pu tomber dans le piège d’une indignation facile, il propose quelque chose de bien plus pertinent au lecteur, une réflexion qui peut « augmenter son activité ou l’animer directement ».


Albain le Garroy, Le Matricule des anges, no 273, mai 2026.

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