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Photo d'un camion pick-up.
26 avril 2024

«Think big s’ti»! ou quand les gros ont toujours la cote

Think big ’sti ! Qui ne se souvient pas de cette déclaration de Bob « Elvis » Gratton, personnage coloré, joué avec brio par Julien Poulin, créé et réalisé par Pierre Falardeau, en 1985 ? Une scène d’anthologie dans ce film qui tenait à dénoncer la soumission du peuple québécois à la culture américaine. Pour Gratton, tout doit être gros. Il vit dans une grosse maison et conduit un gros véhicule. Gratton lui-même est plutôt bien enrobé, adipeux. La grosseur, dans le film de Falardeau, est une représentation de l’abondance, de la prospérité et de la réussite.

L’an dernier, la sociologue Dahlia Namian a publié, chez Lux Éditeur, La société de provocation. Essai sur l’obscénité des riches. L’ouvrage de la sociologue traite de l’exhibitionnisme totalement décomplexé des ultrariches dans notre société. Un essai bien intéressant que je vous invite à lire.

Oui, les mieux nantis de notre société n’hésitent pas à exhiber leur prospérité, leur réussite par le biais de leurs avoirs, de leurs possessions. Cette illustration de la prospérité, chez les biens nantis, se veut ostentatoire et très souvent obscène. Elle a pour but de tracer une très nette démarcation entre le riche, celui qui a réussi, et le commun des mortels. Mais qu’en est-il de la représentation de la réussite chez les gens faisant partie de ce que l’on appelle, avec plus ou moins de justesse, la classe moyenne ?

Je suis amateur de motocyclettes. Du mois d’avril au mois de novembre, c’est d’ailleurs mon principal mode de locomotion. J’utilise ma moto principalement pour me rendre au boulot. J’éprouve un véritable plaisir à conduire cette dernière sur les petits chemins de campagne menant à mon bureau. Pour moi, la conduite d’une motocyclette est un acte quasi méditatif. La conduite de ma moto est aussi un moyen de réduire mon empreinte environnementale. C’est un moyen de transport qui consomme très peu d’essence et produit peu d’émissions.

L’année dernière, j’ai décidé de changer ma motocyclette vieillissante (une « vintage » construite en 2000) pour une nouvelle monture. Je recherchais un modèle économique ayant un moteur de faible cylindré. Rapidement, en consultant les sites des constructeurs de motocyclettes, j’ai constaté que les fabricants offraient des modèles de plus en plus gros, ostentatoires et dotés d’une motorisation de plus en plus imposante. En bref, outre les scooters, il n’existe pratiquement plus de petites motos sur le marché nord-américain.

J’ai eu la chance de voyager. Dans la majorité des pays que j’ai visités, la motocyclette est, avec l’âne et le vélo, le véhicule des moins nantis, des pauvres. Elle permet de se déplacer à faible coût. Dans nombre de ces pays, les motocyclistes se déplacent sur des montures chinoises, légères et ayant de très petits moteurs. Ce n’est pas le cas au Québec.

Il y a de cela quelques mois, ma conjointe a décidé de changer sa voiture. Elle possédait une voiture sous-compacte, construite en 2007. Nous avons constaté que les sous-compactes sont pratiquement absentes des catalogues des fabricants. Même les voitures compactes semblent avoir disparu de ces catalogues. Nous sommes à l’ère des véhicules utilitaires sport (VUS) et des camions de style pick-up ! Des véhicules de plus en plus gros et dotés d’une multitude de gadgets électroniques ayant davantage pour but de gonfler la facture que d’apporter un véritable agrément de conduite.

Montrer au monde qu’ils existent

Je vois de plus en plus de gros véhicules sur les routes du Québec. Étrangement, la hausse du prix de l’essence ne semble pas vouloir freiner ce phénomène d’accroissement de la taille des véhicules. Pourquoi donc ? Ne sommes-nous pas conscientisés quant aux impacts environnementaux que provoque la surconsommation d’énergies fossiles ? Qu’est-ce qui explique ce phénomène ?

L’accroissement de la taille des biens est aussi observable dans le secteur de l’immobilier. Les maisons sont de plus en plus grandes, de plus en plus spacieuses et luxueuses. Alors que nous vivons une crise du logement sans précédent, les nouvelles constructions domiciliaires semblent conçues pour de très grandes familles. Pourtant, les familles sont de moins en moins grandes au Québec. Qu’est-ce qui explique ce fait ?

L’humain tend, par sa nature, à fréquemment vouloir s’élever au-dessus de la mêlée. Certains par les idées, les actions, d’autres par leurs avoirs. Pour une grande partie de la population, la représentation de soi s’opère par le reflet de l’autre. La réussite sociale s’exhibe par la grosseur des biens possédés. J’ai d’ailleurs en tête l’image d’un maire d’une petite municipalité qui conduit un gros VUS de luxe ayant une plaque minéralogique personnalisée portant ses initiales… Il tient sûrement à être reconnu !

La déclaration de Bob Gratton date de près de 40 ans. Tout porte à croire qu’elle est toujours d’actualité. Gratton ne faisait pas partie des ultrariches de notre société. Il représentait la « classe moyenne » de la société québécoise. Cette classe dont plusieurs membres préconisaient, et préconisent toujours, l’exhibition de leurs biens et de la grosseur de ces derniers pour montrer au monde qu’ils ont réussi. Pour montrer au monde qu’ils existent.

Think big ’sti !


Steeve Duguay, Le Devoir, 26 avril 2024.

Photo: Olivier Zuida, Le Devoir 

Lisez l’original ici.

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