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24 janvier 2016

Témoignage chrétien, 19 novembre 2009

Livre référence:
Les États-Désunis

Écrits de crise

Un livre de 1938 réédité par les éditions Lux propose un regard d’une acuité et d’une modernité singulières sur l’Amérique des années 1930.

Les périodes de grande mutation ont au moins un intérêt, elles arrivent à stimuler la création et à susciter des littératures denses et novatrices. Cela a été le cas au début du vingtième siècle, avec l’éclosion de romans (et de poésies) en prise avec un réel en pleine révolution. Les bouleversements du monde (technologie, commerce, architecture, transports, politique) trouvèrent un écho dans des formes renouvelées.

Les États-Désunis, publié en 1938, qui vient d’être réédité par la toute jeune maison d’édition Lux, en est une excellente illustration. L’auteur de ce livre, Vladimir Pozner, est malheureusement demeuré méconnu du grand public français, contrairement à un Dos Passos qui s’inscrivit dans la même lignée. Tous deux ont fait exploser le récit linéaire avec l’intervention de « collages » d’extraits d’articles, de phrases et propos tirés, dans leur apparence brute, de la vie quotidienne. Le moment actuel semble idéal pour se replonger dans cette littérature.

Troubles
Les États-Désunis se situe en pleine période de troubles sociaux et de grande pauvreté, à la veille d’une crise économique majeure, qui nous renvoie à celle de 2008. En 1936, Vladimir Pozner débarque aux États-Unis. Né à Paris 31 ans plus tôt, il fait des allers retours entre France et Russie, où il côtoie Gorki ou Maiakovski et publie ses premiers poèmes. Installé en France, il se fait remarquer par des traductions de Tolstoï et Dostoïevski, ainsi que par ses premiers romans. Arrivé outre-atlantique, il se transforme en reporter de choc et recueille tout ce qui, dans le déroulement de la vie quotidienne et de ses rencontres, peut l’aider à prendre la température du pays.

Faits divers
Le livre s’ouvre par une superposition d’extraits d’articles parus le même jour dans une trentaine de journaux américains. Puis chaque chapitre arrive à organiser une réflexion thématique autour d’une séquence précise : une conversation, un mouvement de grève, un fait divers, la visite d’un grand magasin, de Wall Street… Deux sujets reviennent avec insistance, la grande pauvreté et la discrimination raciale. Avec un talent littéraire évident et un sens prononcé de la formule, Vladimir Pozner donne une profondeur et une animation à ce qui n’aurait pu être qu’une succession de descriptions factuelles. Qu’il raconte la « grève verticale » des personnels de grands hôtels paralysant les ascenseurs, la construction d’un tunnel qui verra la mort de 169 ouvriers, par silicose, dont les corps seront enterrés dans un champs éloigné (quel titre éloquent pour ce chapitre : « Cadavres, sous-produits des dividendes ») ou l’accouchement d’une femme noire à l’hôpital de Harlem, avec une négligence et un mépris insupportables, en indiquant en note un extrait du New York Times mentionnant la naissance, dans des conditions sanitaires exceptionnelles, d’un bébé singe au zoo de Central Park… Il ressort du climat général de ces observations, une forme de fatalisme et d’acceptation de situations d’inégalité et de misère de la part d’une grande partie de la population et des pouvoirs publics. De toute façon, la police veille et les contre-pouvoirs sont étouffés. Seuls à s’en sortir : les gangsters et les grandes entreprises. Tiens, ça ne vous rappelle rien ?

L.C.
Témoignage chrétien, 19 novembre 2009

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