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24 janvier 2016

Télérama n° 2762, 21 décembre 2002

Livre référence:
Une histoire populaire des États-Unis

Il était une autre fois l’Amérique

En redonnant la parole aux victimes et oubliés de l’expansionnisme américain – Indiens, Noirs, Chicanos, ouvriers, vétérans du Vietnam… –, Howard Zinn dresse une histoire parallèle de la terre des libertés, bâtie sur le sang et l’exploitation. Un monumental pied de nez à la mémoire officielle.

Le livre s’ouvre sur une somptueuse image d’Épinal. Christophe Colomb, amiral de la mer Océane, cingle vers les Amériques à bord du Santa María. Et accoste, ce 12 octobre 1492, dans une île de l’archipel des Bahamas où les indigènes, les Arawaks, au corps nu et hâlé, s’empressent de l’accueillir. Ceux-ci, très intrigués, ont abandonné leurs villages pour se rendre sur le rivage. Les voici qui nagent autour du navire et, une fois à terre, entourent son commandant et son glorieux équipage, leur offrant de l’eau, de la nourriture et de nombreux présents. Mais l’image se déchire très vite quand l’auteur cite le journal de bord de Colomb : « Bien charpentés, le corps solide et les traits agréables… Ils feraient d’excellents domestiques… Avec seulement cinquante hommes, nous pourrions les soumettre tous et leur faire faire tout ce que nous voulons. » C’est d’ailleurs ce à quoi va s’employer le « premier émissaire de la civilisation occidentale », qui se saisit par la force de quelques indigènes pour leur poser la question qui lui brûle les lèvres : où est l’or ?

Quelque temps plus tard, dans le rapport très exalté qu’il destine à la cour de Madrid, Colomb n’hésite pas à promettre à leurs majestés « autant d’or qu’ils en auront besoin… et autant d’esclaves qu’ils en exigeront ». De l’or, il n’en trouvera pas beaucoup. Mais des esclaves… À Haïti, où Colomb avait dès l’origine fait construire un fortin, « première base militaire de l’hémisphère occidental », vivaient quelque 250 000 indigènes. En 1515, il n’en restait plus que 15 000. Et, en 1650, plus un seul : tous les Arawaks avaient disparu de l’île, déplacés, morts à la tâche ou des suites de mauvais traitements. « C’est ainsi qu’a commencé, il y a cinq cents ans, l’histoire de l’invasion européenne des territoires indiens aux Amériques », conclut l’auteur. « Pourtant, à en croire les manuels d’Histoire fournis aux élèves américains, tout commence par une épopée héroïque – nulle mention des bains de sang – et nous célébrons aujourd’hui encore le Columbus Day. »

Les amateurs de westerns et de chevauchées fantastiques – la chute de Fort Alamo –, de chromos flamboyants – les généraux Rochambeau et Washington préparant le siège de Yorktown en 1781 – ou de contes et légendes unanimistes – le peuple américain dressé comme un seul homme pour défendre la liberté partout dans le monde – seront sans doute décontenancés par cette Histoire populaire des États-Unis, monumental pied de nez à l’autre, beaucoup plus connue, conformiste et bien-pensante. Son auteur, Howard Zinn, qui a enseigné l’Histoire et les sciences politiques à l’université de Boston, dont il est aujourd’hui (à 80 ans) professeur émérite, ne cache d’ailleurs pas son parti pris. Contrebalancer le point de vue classique, celui des gouvernants, des conquérants, des diplomates et des dirigeants. « Comme si les pères fondateurs ou Jackson, Lincoln, Wilson, Roosevelt, Kennedy et autres éminents membres du Congrès et juges célèbres de la Cour suprême incarnaient réellement la nation tout entière ; comme s’il existait réellement une entité appelée « États-Unis ». » Face à cette mémoire officielle, c’est une autre que l’auteur tente d’établir. Celle des Indiens, des ouvriers d’usine, des femmes, des grévistes, des sans-travail, des Noirs et des Chicanos, des GI du Vietnam, tous ceux dont la parole a été si longtemps occultée. Au fameux « L’Histoire est la mémoire des États » de Henry Kissinger Howard Zinn réplique en racontant « l’histoire de la découverte de l’Amérique du point de vue des Arawaks, l’histoire de la Constitution du point de vue des esclaves, celle d’Andrew Jackson vue par les Cherokee, la guerre de Sécession par les Irlandais de New York, celle contre le Mexique par les déserteurs de l’armée de Scott, l’essor industriel à travers le regard d’une jeune femme des ateliers textiles de Lowell », etc.

Pendant 800 pages, l’Histoire populaire des États-Unis déborde ainsi d’informations, fourmille d’anecdotes, vibre de mille mémoires relatant aussi bien les épisodes les plus marquants que des faits infimes particulièrement éclairants. Zinn relate, par exemple, la révolte anti-loyers qui opposa, à l’automne 1839, les fermiers de la vallée de l’Hudson à leurs propriétaires adossés à un système foncier hérité des Hollandais, qui, au XVIIe siècle, régnaient sur la colonie de New York. Ou, à travers le témoignage de l’une d’entre elles, les conditions de travail des ouvrières des ateliers de confection au début du XXe siècle. Pas d’autre lumière que celle des brûleurs à gaz allumés jour et nuit. Pas d’eau potable. Des souris et des cafards. Des ateliers glacials l’hiver, et brûlants l’été. Et tout cela de soixante à quatre-vingts heures par semaine. « Samedis et dimanches compris ! Le samedi après-midi, ils accrochaient un écriteau qui disait : « Si vous ne venez pas dimanche, pas la peine de venir lundi ». » Cinquante ans plus tard, en 1956, c’est le combat des Noirs de Montgomery, capitale de l’Alabama, contre la ségrégation dans les transports municipaux, que raconte encore l’historien des mouvements populaires. Le boycott des bus. Et, en représailles, la bombe déposée au domicile de Martin Luther King, un des principaux responsables de la révolte.

Histoire parallèle, contre-manuel d’Histoire, comme on voudra, l’ouvrage de Howard Zinn déboulonne les statues, démonte les mythes, traque les idées reçues, invitant le lecteur à modifier son regard, à remettre en perspective des événements qu’il croyait bien connaître. Remarquablement vivant, écrit d’une plume alerte – Howard Zinn est aussi auteur de théâtre –, il s’appuie sur de nombreuses sources inédites et non officielles : articles de journaux, correspondances particulières, chansons populaires… Et brosse, au final, le portrait d’une société américaine profondément inégalitaire où, aujourd’hui encore, « 1 % de la population détient un tiers de la richesse nationale ». D’inspiration marxiste, non doctrinaire – l’auteur ne se prive pas de pointer les contradictions des mouvements populaires qu’il étudie –, le livre de Howard Zinn s’efforce de montrer tout au long de l’Histoire des États-Unis, qui est aussi celle de l’expansion capitaliste, la réalité concrète d’une lutte des classes que la nation américaine officielle s’est toujours employée à nier.

Ouvrage scientifique de référence aussi bien que réflexion politique, cette Histoire populaire des États-Unis est désormais classique outre-Atlantique, où elle s’est déjà vendue à près d’un million d’exemplaires depuis sa première édition en 1980 (régulièrement mise à jour depuis). Sa publication en France, grâce aux efforts d’un « petit » éditeur marseillais, les éditions Agone, est un événement que des maisons plus importantes n’ont, curieusement, pas su saisir.

Michel Abescat
Télérama n° 2762, 21 décembre 2002

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