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Photo d'une forteresse au sommet d'une montagne.
1 septembre 2025

Silences et mythes en l’histoire

Il y a trente ans, l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot (1949-2012) publia un ouvrage critique majeur aux États-Unis sur la fabrication du discours historique. Sa traduction française vient enfin de paraître : Faire taire le passé. Pouvoir et production historique (Lux, 2025). Il pose des questions essentielles : pourquoi certains faits sont-ils ignorés, censurés ou escamotés, tandis que d’autres sont magnifiés et amplifiés ? Pourquoi une telle sélection est-elle opérée ? Par exemple comment le viol de tout un continent a-t-il pu être occulté par le récit épique des « grandes découvertes », dont Colomb est devenu le héros ? Pourquoi la Révolution haïtienne, la seule révolte d’esclaves de l’histoire moderne qui ait abouti à une émancipation générale, est-elle largement ignorée ? L’auteur propose une analyse critique de la production des silences, des escamotages ou des réécritures par les pouvoirs. Un ouvrage particulièrement stimulant qui intéressera bien au-delà des historiens.

Deux autres excellents ouvrages récents traitent de problématiques voisines. Olivier Le Cour Grandmaison [1] met à nu dans La Fabrique du roman national-républicain (Ed. Amsterdam, 2025) la construction de ce « roman » sous la IIIe République, fondée sur deux mythologies, celle de l’« universalisme » et de l’« exception » française. Dans En finir avec les idées fausses sur l’histoire de France (éd. de l’Atelier, 2025), Julien Théry démonte, entre autres légendes, les figures mythifiées de Charlemagne, Jeanne d’Arc ou Napoléon. Mais il cherche surtout à comprendre pourquoi ces idées fausses ou à moitié fausses ont été partagées, il s’agit « d’éclairer leurs raisons d’être ». Il s’appuie dans l’introduction de son livre sur des réflexions de Marc Bloch à propos « des fausses nouvelles de la guerre » (1914-1918). À signaler aussi la parution des Carnets inédits 1917-1943 de Marc Bloch (Ed. Amsterdam, 2025) qui permet d’accéder à des fragments de ses expériences morales et politiques.

Genre, cinéma et crimes

Hélène Fiche a étudié les 362 films français ayant attiré plus de 700 000 spectateurs entre 1969 et 1982 dans son livre Ce que le féminisme fait au cinéma. Les années 1970, de l’émancipation à la contre-attaque patriarcale (Agone, 2025). Plusieurs idées fortes s’en dégagent : il ne suffit pas qu’une femme tienne le rôle principal pour qu’un film devienne « féministe » ; il ne suffit pas davantage que soient mis en scène des hommes qui se questionnent pour qu’advienne un cinéma « post-patriarcal » ; surtout, elle montre que les films dits « populaires » sont bien plus progressistes que le cinéma d’auteur [2]. Ces films-là rendent davantage compte des tensions dans les rapports entre hommes et femmes après la vague féministe des années 1969-1975. Le cinéma grand public des années 1970 ouvre une réjouissante et paradoxale parenthèse avant le backlash des années 1980.

Avant Limpia (Propre), Alia Trabucco Zeran avait publié un essai, traduit aujourd’hui chez Robert Laffont, Assassines (2025). Elle donne corps et voix à quatre femmes qui ont commis des meurtres prémédités : un mari abattu par un tueur à gage, un amant exécuté à l’hôtel Crillon, un autre démembré, une famille empoisonnée. Ces femmes ont violemment acté leur rejet des rôles domestiques et passifs auxquels elles étaient assignées. L’autrice souligne la relative clémence vis-à-vis des crimes de ces femmes en raison de l’incapacité des juges à penser ces criminelles à la même aune que les hommes. Une analyse féministe singulière.

Race et pouvoir

De nombreux universitaires et militants plaident en faveur de l’abandon du mot et du concept de « race » parce que la science a démontré la fausseté de l’essentialisme racial et que l’idée même de race est insupportable. Dans Repenser la race (Agone, 2025) le philosophe Michael O. Hardimon défend la conservation d’une conception minimaliste de la race, définie comme groupe humain partageant des caractéristiques physiques visibles, une ascendance commune et une origine géographique spécifique. Cette approche se distingue d’une conception racialiste, qui attribue des propriétés spécifiques visant à hiérarchiser les groupes humains. Hardimon introduit aussi un concept de « race populationnelle » (fondée sur des différences génétiques liées à l’isolement géographique). Il offre une analyse nuancée, rejetant le racisme, tout en explorant les interprétations biologiques et sociales de la race.

Le système totalitaire de 1984 ne repose pas sur une doctrine raciale, une idéologie ou un objectif historique, il est purement fonctionnel, centré sur le pouvoir pour le pouvoir, sans idéal ni justification morale. Dans L’esprit du totalitarisme. George Orwell et 1984 face au xxie siècle (Hors d’atteinte, 2025), Jean-Jacques Rosat explore les principes du système totalitaire décrit par Orwell en insistant sur sa systématicité et en le considérant comme une matrice d’analyse philosophique et politique. Les « prêtres du pouvoir » d’Oceania, cherchent à contrôler les esprits par des principes consistant à faire croire simultanément une chose et son contraire, en somme déjà la logique de la rhétorique du « en même temps »…

Gens d’en bas

Malgré leurs différences, notamment de style et d’époque, deux récits rendent compte, de manière certes déformée, des visions du monde de gens d’en bas. Mikhaïl Ossorguine raconte son expérience d’exil en 1940 dans son livre publié en russe à Paris en 1946 : Dans une bourgade paisible de France (Verdier, 2025). Il se retrouve à Chabris, rive gauche du Cher, sur la ligne de démarcation séparant la zone occupée par les troupes du Reich nazi de la zone dite « libre ». Il évoque avec finesse les faits et gestes de villageois qui n’en pensent pas moins. Un témoignage original sur une sombre période [3]. Les Carnets de reportage très indépendants (sous-titre du livre) de Serge Hastom, rassemblent des notes prises en 2023 et 2024, dans les confins de la Russie, dans l’Ouest étatsunien et dans la France des marges durant l’été de la dissolution. Le titre retenu n’est pas des plus heureux : Pisser dans les cours d’eau (Editions du Faubourg, 2025). Dans un style brut de décoffrage qui peut agacer, l’auteur donne à entendre des voix de gens ordinaires souvent caricaturées par les « milieux autorisés », vivant dans des lieux éloignés des grands centres urbains. Les choix (des lieux, des personnes, des thèmes abordés) sont certes discutables, mais ces notes disent davantage sur le monde tel qu’il est vécu que bien des discours convenus célébrant « nos démocraties » [4].

Le roman de Maryse Vuillermet, Lapiaz (Rouergue, 2025), entre roman noir et roman paysan, est une vraie réussite évitant misérabilisme et enchantement naïf. Nous sommes dans le Haut-Jura au Crêt à la Neuve, loin des villes, et même loin de tout en hiver. L’autrice, enseignante chercheuse en littérature et jurassienne d’origine, donne voix et vie à ses personnages (un jeune couple de néoruraux, un vieux ménage d’agriculteurs, leur fils et son épouse et quelques autres) et leurs univers mentaux. Nous découvrons leurs préoccupations, leurs aspirations, leurs doutes. Les tensions entre des paysans habitués à travailler dur dans un climat austère et ces « hippies » quelque peu hors-sol contribuent à la survenue du drame.

Deux autres romans très forts pour finir. Tous deux d’une écriture nerveuse et menés de main de maître. Trois enterrements (Actes Sud, 2025) du dramaturge britannique Anders Lustgarten éclaire les politiques migratoires, ici celle du Royaume-Uni. Les principaux personnages : Omar, 18 ans, qui cherche avec d’autres migrants à gagner les côtes anglaises pour rejoindre Asha ; Asha, 17 ans, son amoureuse ; Andy Jakubialk, policier enrôlé dans une milice raciste menée par Baratt ; Cherry, infirmière qui, après une nuit de garde, est confrontée à la dépouille d’un jeune homme sur une plage anglaise. Le Nord-Sud (Asphalte, 2025) d’Anne Secret, proche du roman noir, suit la trajectoire de la narratrice, employée de magasin, prise à son insu dans une affaire criminelle. Au cœur du roman une ligne du métro parisien, l’affaire se corse à Bruxelles, puis en Baie de Somme…

 

[1] Le même auteur vient de publier : Oradour coloniaux français. Contre le « roman national », Les Liens qui Libèrent, 2025.

[2] Sur le cinéma d’auteur voir les livres de Geneviève Sellier, La Nouvelle Vague. Un cinéma au masculin singulier, CNRS, 2005 ; et Le culte de l’auteur. Les dérives du cinéma français, La Fabrique, 2024.

[3] Saluons aussi la traduction du témoignage sur l’exil des républicains espagnols après la guerre civile de Joaquim Amat-Piniella, K. L. Reich (Verdier, 2025), rédigé à chaud et publié en 1963 en espagnol puis en catalan. Il décrit l’internement dans des camps de concentration français suivi de la déportation dans les camps nazis. L’auteur raconte les horreurs vécues, la déshumanisation et les efforts d’organisation des prisonniers pour survivre. Il préserve la mémoire des 7 300 républicains espagnols déportés à Mauthausen, dont seulement 2 000 ont survécu.

[4] On lira avec intérêt le livre de Françis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Pollux, 2025. L’auteur rappelle que les fondateurs des prétendues démocraties modernes étaient en réalité opposés à un régime où le peuple se gouverne seul.


Roland Pfefferkorn, Raison présente, no 236, 2025

Lisez l’original ici.

Photo: jeb13/Pixabay

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