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Portrait photo de Serge Bouchard.
11 mai 2026

Se souvenir de Serge Bouchard

Il y a cinq ans ce lundi disparaissait Serge Bouchard. Anthropologue, auteur de plusieurs ouvrages, l’homme à la voix chaude et rassurante a légué une œuvre riche réalisée en solo ou avec sa compagne, Marie-Christine Lévesque. Sa mort a laissé un trou béant dans le monde des idées au Québec. Notre chroniqueuse en discute avec son éditeur chez Lux, Mark Fortier, qui a collaboré à l’ouvrage Du diesel dans les veines : la saga des camionneurs du Nord.

Dans quel état d’esprit te trouves-tu à la veille du cinquième anniversaire de la mort de Serge ?

Je ne suis pas un fan des anniversaires, mais ça m’émeut quand même, car j’ai toujours des pensées émues quand je pense à lui. On a travaillé ensemble pendant une douzaine d’années. C’est quelqu’un à qui je me suis beaucoup attaché, à qui je pense souvent pour toutes sortes de raisons. Je m’ennuie de lui. Souvent je me demande comment il aurait parlé de tel sujet ou de telle chamaille de l’actualité.

Qu’est-ce que ça dit, à ton avis, qu’on veuille se souvenir de lui cinq ans après sa mort ?

Serge avait une vraie relation avec le public ; c’était vraiment important pour lui, l’amour ou l’affection que son statut de personnalité publique pouvait générer. C’était un littéraire, un conteur, un anthropologue… Ce n’était pas gagné d’avance qu’il pourrait devenir une personnalité publique avec ce profil-là. Sa relation avec les gens n’était pas mièvre. Il savait que la vie, c’était de la marde, il l’a écrit. Il savait que les gens pouvaient être exécrables, qu’il y avait des méchants, de la violence. Mais par-dessus tout ça, il aimait la beauté du monde. Il aimait les personnes, peu importe lesquelles. Je pense qu’il nous manque pour ça, parce qu’on vit dans une époque assez dure qui se nourrit beaucoup de la colère et du ressentiment. Il y avait de la colère chez Serge, mais il n’y avait jamais de ressentiment.

Serge Bouchard était une sorte d’éclaireur. Est-ce que tu penses que c’est aussi ce qui manque aux gens en ces temps troubles ?

C’était quelqu’un qui cherchait, qui était du côté de la réconciliation, mais pas la réconciliation forcée du genre « il faut s’aimer ». C’est une réconciliation qui accepte qu’il faille surmonter de vraies douleurs et de vraies souffrances. Il disait que tous les peuples finissent toujours par se raconter des histoires ; l’important, c’est de choisir les bonnes (rires). Je pense que ça manque aujourd’hui parce qu’on est dans une période qui fait toujours le pari de la division. Lui, il faisait le pari inverse, sans jamais faire semblant qu’il n’y avait pas de division.

Peux-tu me parler des ponts qu’il a construits avec les écrivains autochtones, de la porte qu’il leur a ouverte ?

Je ne peux pas parler à [la place des auteurs autochtones]. Mais quand Serge est mort, Radio-Canada a fait une entrevue avec une poétesse innue de la communauté à laquelle Serge était attaché. L’animateur a dit que Serge était un allié, et la femme a répondu : « Non, c’était un ami. » J’ai trouvé ça magnifique. Serge s’est attaché aux Innus, il est devenu leur ami. Ce n’est pas juste un anthropologue qui est allé pendant deux ans sur le terrain. Rétablir l’histoire et la place des Autochtones dans la société contemporaine a été un de ses combats, qu’il a mené depuis les années 1970. C’était un élan du cœur et de la tête. Il a donné un nombre incalculable de conférences dans toutes les communautés autochtones pour raconter l’histoire des Autochtones. C’était un vrai engagement de terrain et de proximité. Le regard extérieur peut servir à s’admirer soi-même, et je pense que c’est un peu ça qu’il a fait. Il a fait la même chose avec les Québécois francophones. Il voulait [aussi] magnifier la place des francophones dans l’histoire de l’Amérique.

Qu’est-ce qui fait, selon toi, que ça demeure pertinent aujourd’hui de lire Serge Bouchard ?

D’abord, les livres d’histoire sont vraiment intéressants. Celui qui se vend le plus dans les trois Remarquables oubliés, c’est Elles ont fait l’Amérique. Serge a écrit des textes fabuleux sur des femmes. Il y a un texte sur sa mère qui est un portrait ahurissant d’une femme qui était une badass, une femme libre dans sa tête. Tous les textes historiques conservent leur pertinence parce qu’il y a une façon de raconter l’histoire qui est à la fois documentée et très accessible. Le peuple rieur est un livre magnifique sur l’histoire des Innus et sur sa relation avec eux.

Est-ce qu’il y a un texte, pour toi, qui est plus important que les autres ?

Le texte Un café avec Marie… Je trouve que c’est d’une beauté… Il y a aussi le livre Récits de Mathieu Mestokosho, chasseur innu. Serge avait enregistré les récits de voyage de chasse du père de son ami Georges, dans les années 1970. C’est un document incroyable parce qu’on n’a pas accès à ça. Pour la communauté de Mingan, c’est le livre le plus important de Serge parce que ça raconte des choses qui seraient sinon perdues.

Quel livre conseillerais-tu à un jeune de 20 ans qui veut le découvrir ?

Je miserais sur les Remarquables oubliés. Ce sont des histoires fascinantes de femmes et d’hommes qui s’intéressent à l’histoire du Québec et des Autochtones. Ça devrait être une lecture obligatoire.

Est-ce que tu dirais qu’il y a quelque chose qu’on n’a pas compris de Serge Bouchard ?

Je pense que les gens n’ont pas compris à quel point c’est un grand écrivain. François Ricard disait de lui que c’était un des plus grands prosateurs de l’histoire du Québec. Serge était capable de prendre une séquence banale et d’en faire quelque chose de beau et de signifiant. Dans son livre Le moineau domestique, une réflexion sur un oiseau quelconque devient une réflexion sur la vie en général. Ses textes parlent de la vie, de la mort, de la poésie, de la beauté du monde et de la dureté de l’existence. Il y a quelque chose qui est impérissable, un peu comme des textes philosophiques. C’est probablement la dimension de Serge qui est mal comprise. « Écrivain », ça sonne parfois un peu élitiste, alors que lui appartenait à tout le monde. Rien ne le faisait plus triper que le nombre de camionneurs qui lui écrivaient. C’est peut-être plus dur de le voir comme un écrivain parce qu’il était si populaire.


Nathalie Collard, La Presse, 11 mai 2026.

Photo: ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

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