Revue magistrale de nos mœurs

Publié le 14 mai 2022, dans Revue de presse

Il est doux à mes oreilles d’entendre le professeur de philosophie et de sociologie Alain Deneault dénoncer les comportements belliqueux d’«agents de la bonne conscience» et autres «doctes juges», tous de gauche, qui s’en prenaient à un humble chauffeur d’autobus qu’ils accusaient de racisme parce que sa casquette arborait «le visage caricatural d’un Peau-Rouge, soit le logo d’une équipe de sport comme il y en a tant». 

Quand nos «bons apôtres» universitaires entonnent le vieux refrain du racisme des Québécois et qu’ils distinguent « racisme systémique » et « racisme systématique », ils oublient le racisme séculaire pratiqué à l’égard des Canadiens français pour n’en faire qu’une question concernant les citoyens à la peau noire, les Amérindiens, les Arabes et les « étrangers ».

Le racisme systémique à l’égard de ceux qu’on appelle aujourd’hui Québécois francophones est bien documenté et il existe à travers tout le Canada. Le poème Speak White de la regrettée Michèle Lalonde l’illustre à merveille.

N’étant pas à court d’exemples, Deneault tente de faire la part des choses dans les nouveaux discours à caractère revendicateur.

Ici on ne parle plus vraiment en termes de gauche et de droite au sens traditionnel, ni de classes sociales, ces caractérisations ayant fait place aux théories intersectionnelles et aux distinctions de genres. La victimisation y joue un rôle important. Tout comme l’auto-accusation, d’ailleurs. Le fait d’être un homme blanc instruit nous range immanquablement dans le camp des privilégiés et des racistes et il faut s’en confesser. Mais il y a de ces « péchés », dans la vraie vie, dont on ne peut se défaire.

Diviser pour régner

Deneault s’oppose à ce qu’il appelle timidement un « glissement » et précise ce qu’est un véritable privilège : « un pouvoir indu de la part d’une catégorie sociale identifiée et formellement reconnue, sur une part de richesses devant en principe relever du bien commun. » 

Ce discours qui évacue toute lutte entre riches et pauvres, entre les propriétaires des moyens de production et ceux qui y travaillent permet encore et toujours aux nantis de mieux régner, car il divise les forces censées s’opposer à leur pouvoir en communautés d’identités disparates.

La majorité des références de l’auteur provient des États-Unis et on est porté à dire que les faits rapportés ne nous concernent guère et ne doivent surtout pas servir de modèles dans un sens ou dans l’autre. 

La société étatsunienne a sa propre histoire de ségrégation et d’extermination des Premières Nations, qui n’a rien à voir avec notre passé. Comme cette histoire d’un professeur de religion juive qui a refusé d’obéir à la consigne interdisant aux Blancs de se présenter sur le campus de l’Université Evergreen « pendant vingt-quatre heures, pour faire de l’université entière ce jour-là un espace sécurisé (safe space) à l’avantage des Noirs ». La police a dû intervenir pour assurer sa protection. Imaginez s’il n’avait pas été juif et seulement Blanc… 

On a l’impression d’assister à de petites guéguerres qui ne mènent nulle part. On priorise les affects, on patauge dans le « senti et l’antirationalisme », ce qui n’est en rien garant d’une authenticité, précise Deneault, qui rappelle ces nombreuses polémiques au sujet du « mot en N ». Ces gens qui disent éprouver un malaise à l’évocation de ce mot ne tiennent surtout pas compte du contexte ni des intentions de la personne qui le prononce. 

« Ces sensations d’ordre psychique se transforment en fondement d’une haine qui finit par se dresser en étendard de mouvements politiques délirants. » 

On a même accusé Deneault d’appropriation culturelle et de parler à la place des femmes maliennes – « on en a assez d’entendre des Blancs parler à la place des autres ! » – lorsqu’il dénonce, dans son livre Noir Canada, des minières canadiennes qui rejettent dans des points d’eau potable des déchets d’arsenic, ce qui occasionne un nombre anormal de fausses couches chez les femmes de ce pays.

Cette revue magistrale de nos mœurs serait incomplète sans un appel à changer radicalement notre mode de consommation. Il faut « mettre fin aux coalitions stériles et aux discours mielleux qui taisent l’identité des coupables et qui s’accommodent du régime qui nous a plongés dans cet état de misère », conclut l’auteur. 

Jacques Lanctôt, Le Journal de Montréal, 14 mai 2022.

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