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24 janvier 2016

Révolution française.net

Livre référence:
L’origine du capitalisme

Naissance (et mort ?) du capitalisme

L’origine du capitalisme d’Ellen M. Wood est à la fois une synthèse érudite de ses recherches et un ouvrage militant. En effet, si le capitalisme a une origine, comme l’indique le titre, cela signifie qu’il possède également une fin. L’enjeu est donc « de comprendre le capitalisme, pour comprendre ce qu’il faudrait faire pour l’abolir ». Au cœur de ce livre, il y a la dénonciation de la croyance, très largement partagée, en une existence quasi naturelle du capitalisme. Ce système économique, au sein duquel tous les acteurs dépendent entièrement du marché et dont l’objectif est de maximiser les profits, émerge à l’époque moderne. Cependant, on considère généralement qu’il serait l’aboutissement inéluctable de tendances qui ont toujours été présentes. L’histoire du capitalisme se réduit donc le plus souvent à l’étude de la manière dont les obstacles à son déploiement ont été levés – celui du féodalisme en particulier – , tantôt de manière progressive, tantôt grâce à la violence révolutionnaire, la fameuse « révolution bourgeoise ».

Fondé sur la liberté des échanges, le capitalisme favoriserait les meilleures conditions d’offre et les meilleures occasions de choix. Or, souligne Ellen M. Wood, la caractéristique du marché capitaliste n’est pas le choix mais la contrainte. Cette notion de contrainte est déterminante puisque ce qui définit le marché de type capitaliste est le fait que les individus sont dans l’obligation de nouer des relations marchandes ne serait-ce que pour accéder aux moyens de subsistance. Loin d’être libres, les rapports entre les êtres humains sont donc réglés par le système d’échanges des biens : les relations sociales s’apparentent donc à des rapports entre les choses. Sur le plan de la méthode, cela consiste à faire la différence entre le profit commercial et l’accumulation capitaliste, entre le marché vu comme un lieu offrant des occasions d’échanges et le marché imposant des impératifs.

Pour Ellen M. Wood, il s’agit ainsi, d’une part, de contester l’idée selon laquelle le capitalisme serait l’aboutissement naturel et indépassable de l’évolution de l’histoire et, d’autre part, de remettre en question les croyances en un capitalisme caractérisé par un soi-disant marché libre qui la plupart du temps est de surcroît associé à la démocratie.

L’ouvrage est en premier lieu consacré à ce que l’auteur nomme « le modèle de la commercialisation ». Selon ce modèle classique et dominant, qui a sa source au XVIIIe siècle, le capitalisme émane naturellement de mœurs et de coutumes aussi anciennes que l’humanité elle-même. Il est considéré comme la forme la plus évoluée du progrès, le résultat de pratiques commerciales ancestrales qui ont pu se développer lorsque le marché a été affranchi des contraintes politiques et culturelles qui l’entravait. Selon ce schéma, le capitalisme n’a pas modifié la nature des échanges commerciaux d’antan : ces derniers ont seulement pris une ampleur considérable. Il n’y aurait donc qu’un accroissement quantitatif sans bouleversement majeur. Ce modèle explicatif établit un lien direct entre développement des villes, autonomie accrue des marchands et montée du capitalisme. Les villes et le commerce seraient par nature opposés à l’esprit féodal qui a contrarié l’évolution naturelle de la société marchande vers le capitalisme. Le bourgeois (le sens du terme glisse de l’habitant des villes au capitaliste) serait un agent du progrès. De Max Weber à Fernand Braudel, jusqu’à la théorie du système monde d’Immanuel Wallerstein, nous retrouvons des conceptions qui selon Ellen M. Wood ont peu ou prou en partage les idées clés de ce modèle de la commercialisation.

Elle relève par ailleurs que les critiques de l’eurocentrisme se fondent finalement sur les mêmes prémisses que les thèses eurocentristes : plusieurs régions de l’Asie, de l’Afrique et des Amériques allaient adopter le capitalisme avant que l’impérialisme européen ne leur bloque la voie. Il s’agit dans les deux cas de supposer l’universalité du capitalisme.

Ellen M.Wood distingue la thèse de Karl Polanyi (La grande transformation, 1944) qui ne met pas l’accent sur les continuités, mais sur les ruptures et les bouleversements sociaux que le passage à la société de marché a engendrés. Polanyi montre comment la révolution industrielle a débouché sur une société de marché, et comment, dans une telle société le machinisme a transformé, selon les termes de Polanyi, « la substance naturelle et humaine de la société en une marchandise ». En revanche, Ellen M. Wood souligne que l’explication de Polanyi reste conforme au modèle de la commercialisation, dans la mesure où il considère que le processus qui aboutit à une société de marché résulte d’une évolution plus ou moins naturelle. Par ailleurs, nous le verrons, contrairement à Polanyi, Ellen M. Wood considère que la société de marché produit l’industrialisation et non l’inverse. Elle suit donc Edward P. Thompson qui a montré que, dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, les forces du marché se sont imposées avant que la force de travail ne se prolétarise de façon massive. Ces pratiques de marché qui sont destinées à accroitre les profits sont alors jugées illégitimes et immorales par les classes populaires qui les dénoncent. J’ajouterai que l’on retrouve cette critique populaire en France, au XVIIIe siècle, pendant la Guerre des Farines (1775) qui suit l’expérience de libéralisation du marché des grains menée par Turgot, ou encore des luttes des maître-ouvriers en soie lyonnais contre les marchands-fabricants.

Une part importante de L’origine du capitalisme est consacrée à l’examen des débats sur la transition entre féodalisme et capitalisme, en particulier aux travaux de Rodney H. Hilton, Maurice Dobb, Paul Sweezy, ou de Perry Anderson. Si ces historiens marxistes ont largement ébranlé le modèle de la commercialisation, en particulier les hypothèses fondées sur l’idée que le commerce est contraire au féodalisme, ils restent cependant imprégnés du schéma du modèle de la commercialisation : la transition vers le capitalisme consiste toujours à libérer une logique économique déjà présente. Ellen M. Wood s’appuie sur les études de Robert Brenner selon lesquelles la décomposition du système féodal, qui n’a pas partout en Europe la même nature, n’a pas engendré partout les mêmes phénomènes : elle produit par exemple le capitalisme en Angleterre et l’absolutisme en France, un absolutisme qui ne conduit pas inéluctablement au capitalisme comme le pense Perry Anderson.

L’apparition du capitalisme ne repose pas sur une supériorité ou un niveau de développement commercial plus élevé que celui des voisins, sinon Florence ou les Provinces-Unies – la dernière société marchande non capitaliste – auraient alors dû connaître un développement capitaliste avant l’Angleterre. Partout, sauf en Angleterre, le principe commercial dominant ne résidait pas dans la plus-value tirée de la production, mais dans le fait d’acheter bon marché et de vendre cher, c’est-à-dire de tirer profit de la circulation des produits plutôt que de leur production. Les économies des grandes villes marchandes italiennes ou flamandes n’étaient pas de nature capitaliste. Elles obéissaient à une autre logique, celle de marchés qui offrent des occasions d’échanges et non des impératifs comme l’obligation de maximiser les profits en développant les forces productives. C’est en Angleterre, dans le monde rural et non dans les villes, que s’est développé un marché d’un nouveau type : les profits n’y sont pas réalisés en achetant à bas prix pour vendre cher, ni en transportant des biens d’un marché vers un autre, mais en produisant à moindre coût, en concurrence directe avec d’autres personnes intégrées à ce même marché.

Ellen Wood met donc en avant les origines agraires du capitalisme (voir le chapitre 5 dont on peut lire une vingtaine de pages sur Révolution Française.net). Elle rappelle que selon Marx, le capital n’est pas seulement une richesse ou un profit mais surtout un rapport social. Marx critique d’ailleurs la prétendue accumulation primitive du modèle classique (Adam Smith), une accumulation principalement tirée des profits commerciaux qui aurait créé les conditions de l’émergence du capitalisme. Marx considère que la transformation des rapports sociaux de propriété constitue la véritable accumulation primitive et entraîne la mise en place des mécanismes propres au capitalisme : impératifs de la concurrence et de la maximisation des profits, obligation de réinvestir les surplus et d’améliorer la productivité du travail.

Par capitalisme, il faut donc entendre un mode d’appropriation fondé sur la dépossession complète du producteur direct qui n’a dès lors d’autre solution que de vendre sa force de travail pour avoir accès aux moyens de subsistance, et ce sans que n’intervienne un autre pouvoir coercitif que le marché. Ce type de marché possède une fonction qu’on ne lui connaissait pas auparavant : tout peut devenir une marchandise destinée au marché, le capital et le travail dépendent entièrement du marché. Le marché n’est plus un simple système d’échanges, il détermine les mécanismes qui régulent la relation sociale. Cette modification majeure des rapports sociaux de propriété a d’abord eu lieu dans la campagne anglaise du XVIe siècle et elle résulte des singularités de l’histoire anglaise.

L’Angleterre est devenue un État précocement centralisé à la faveur de la conquête normande. Cette perte des souverainetés féodales au profit du monarque est alors compensée par un meilleur contrôle de leurs terres par les seigneurs. Les terres anglaises seront ainsi de moins en moins cultivées par des paysans qui les possèdent massivement, comme en France (et que l’on ponctionne grâce à des pouvoirs extra-économiques), mais par des fermiers, c’est-à-dire des exploitants qui les louent aux seigneurs et les cultivent grâce au travail salarié (des manoeuvriers, des journaliers). Comme l’a montré Marc Bloch – qui mériterait d’être plus amplement cité – cette situation apparaît très tôt en Angleterre et se généralise avec les grandes vagues de dépossession de l’époque moderne qui conduisent à la formation d’une vaste classe sans terre. Un nombre toujours croissant de fermiers payent aux seigneurs des rentes qui sont de moins en moins fixées par la coutume mais par un marché des baux de plus en plus concurrentiel. La terre revient à ceux qui parviennent à payer de bons loyers en augmentant leur productivité. Cela passe par une lutte contre tout ce qui limite l’exploitation maximale des terres, comme les communaux ou les droits d’usage contre lesquelles se systématisent les enclosures.

Alors que les autres puissances commerciales en Europe s’étaient développées en augmentant les échanges avec l’étranger, Ellen M. Wood souligne que le marché britannique s’appuie sur un fort marché intérieur dont Londres est le centre. La force motrice de ce marché réside dans le nombre croissant de consommateurs qui se trouvent contraints d’acheter des produits de première nécessité. Leur pouvoir d’achat restreint implique en effet de produire à bas prix et donc d’investir dans les techniques. Ce sont les impératifs de concurrence dictés par l’Angleterre qui contraignent les autres pays à adopter des principes capitalistes. On constatera que, dans ce cadre défini par Ellen Wood, le débat qui a agité le milieu des historiens de l’économie pour statuer sur le « retard » français par rapport à l’Angleterre, retard que l’on impute à la Révolution française, n’a pas lieu d’être.

Vis-à-vis des interprétations les plus courantes, le modèle proposé par Ellen M. Wood, inverse donc les causalités. D’une part, l’émergence du commerce et de l’industrie capitalistes résulte de la transformation des rapports sociaux de propriété dans les campagnes anglaises du XVIe siècle, d’autre part, la dépendance vis à vis du marché est la cause de la prolétarisation massive, elle n’en est pas la conséquence.

Il en va de même quant à la question de l’impérialisme. Ellen M. Wood prolonge en effet à l’échelle de la colonisation la critique de la thèse de l’accumulation primitive. Selon les partisans de cette dernière, l’impérialisme aurait permis aux proto-capitalistes européens d’accumuler la masse critique de richesse nécessaire pour faire décoller l’économie capitaliste. Or, pour Ellen M. Wood, les richesses amassées par l’exploitation coloniale n’ont pas constituées la condition nécessaire à la naissance du capitalisme. Ainsi, les colossales richesses accumulées par l’Espagne et le Portugal n’ont pas eu les mêmes conséquences qu’en Grande-Bretagne parce les économies de ces pays n’étaient pas capitalistes.

Cela ne signifie bien entendu pas que l’exploitation coloniale n’a pas favorisé le développement économique de la Grande-Bretagne, ni que le capitalisme a mis un terme aux anciennes pratiques prédatrices. Il les a au contraire accentuées et reconfigurées. Avec le capitalisme débute ainsi un nouveau genre d’impérialisme dont le modèle est constitué par la dépossession des Irlandais et la mise en dépendance économique de l’Irlande par l’Angleterre.

Ellen M. Wood récuse à juste titre les thèses dominantes et largement diffusées qui rapprochent ou identifient le capitalisme et la modernité, au point que l’on ne voit plus qu’il existe une modernité qui n’est pas capitaliste. Je m’associerai également à l’auteur lorsqu’elle dénonce ces théories de la modernité qui lient abusivement les Lumières et le capitalisme. Hormis les physiocrates, souligne-t-elle – mais dans quelle mesure, justement, convient-il de les rattacher aux Lumières ? – les Lumières ne subordonnent pas toutes les valeurs humaines à la productivité et au profit. Le corolaire de cette conception est le discours post-moderne qui rejette sur les Lumières les désastres du XXe siècle, au lieu de les attribuer au capitalisme.

Je soulignerai donc le grand intérêt de cette vaste et très accessible synthèse que propose Ellen M. Wood, pour saisir les apories du récit standard de la modernité et ainsi lutter contre ce qui nous empêche de penser autrement l’histoire du monde dans lequel nous sommes. En revanche, je voudrai maintenant montrer qu’à propos de la théorie lockienne de la propriété, qui est le pivot du livre, Ellen M. Wood fragilise sa thèse, puisqu’elle endosse le discours qu’elle récuse. Sa lecture de la propriété chez Locke la conduit à ignorer les principes du droit naturel qu’il synthétise. Or, ces principes contiennent une dimension fondamentalement subversive du capitalisme.

Reprenant l’interprétation standard, Ellen M. Wood considère en effet que Locke est le théoricien du libéralisme économique et, au delà, un thuriféraire du capitalisme et de l’impérialisme.

Elle appuie sa démonstration sur le Second traité du gouvernement civil (1690)– en particulier le chapitre 5 – puisque, selon elle, « aucun ouvrage ne symbolise mieux l’esprit et la montée du capitalisme agraire ».

Locke est présenté comme un des principaux représentants de « l’éthique de l’amélioration » qui consiste à réaliser des profits en améliorant la production, une éthique de l’amélioration qui génère l’exploitation, la pauvreté, et la multiplication des laissés-pour-comptes. Selon Locke, explique Ellen M. Wood, les hommes possédant leur corps, possèdent également ce que produit le travail du corps. Ce droit naturel de propriété s’instaure donc lorsqu’on tire quelque chose de son état naturel en effectuant un travail. Suivant ce raisonnement, il est légitime que la terre appartienne exclusivement à celui qui la valorise par son travail. Pour Ellen M. Wood, le thème central de la thèse lockienne consiste à dire qu’il faut rendre la terre productive et rentable. Donc précise-t-elle, « il semble que Locke s’intéressait moins au travail lui-même qu’à l’utilisation rentable qu’on peut tirer du travail ». L’idée qui serait caractéristique de Locke, selon laquelle le travail crée une valeur d’échange qui accorde un droit de propriété, a deux conséquences importantes : elle justifie l’enclosure d’un champ dont on ne tire pas assez de profit et autorise l’expropriation coloniale puisque les populations indigènes (en l’occurrence les Indiens d’Amérique) n’exploitent pas commercialement leur territoire et n’en tirent pas de profit. Locke est donc, d’une part présenté comme hostile aux terres communales et à une conception de la propriété permettant un droit d’accès aux moyens de subsistance (chapitre 5) et, d’autre part désigné comme la principale justification qui autorise les colons « à s’emparer des terres en se fondant sur une loi soi-disant naturelle » (chapitre 7).

Afin d’étayer sa démonstration, Ellen Wood ne cite que de courts extraits du cinquième chapitre du Second traité, chapitre qui est consacré à « la propriété des choses ».

Il me faut tout d’abord rappeler que le Second traité ne se limite par au cinquième chapitre. Pour Locke, « la propriété des choses » n’est qu’une des facettes de ce qu’il nomme « le nom général de propriété ». Ainsi, rappelle-t-il à plusieurs reprises que les hommes s’unissent en société afin de garantir la conservation « de leurs vies, de leurs libertés et leurs biens ; choses que j’appelle d’un nom général, propriétés » (par exemple IX-123). La principale de ses propriétés est la vie et le droit de la conserver est le principal des droits. Aussi les biens que l’on possède ont pour fonction de garantir la vie. Par ailleurs, on ne peut pas posséder au détriment de la vie des autres et le cinquième chapitre qui traite de la propriété des choses évoque les bornes de cette propriété (V-31 et V-32). On ne peut pas empiéter sur les droits d’autrui ni porter préjudice à son prochain (V-36). Le droit à la vie limite le droit de propriété. La liberté du propriétaire est limitée par la liberté d’autrui. Comme on le constate, loin d’être hostile aux conceptions de la propriété qui garantissent l’accès aux moyens de subsistance, Locke – suivant en cela la tradition du droit naturel, cf. Brian Tierney – en est au contraire l’un des théoriciens. Locke insiste sur la valeur d’usage de la propriété des choses et son encadrement très strict, et lorsqu’il traite de sa valeur d’échange (V-46) la prémisse joue toujours, à savoir qu’un propriétaire n’est libre que dans la mesure où il respecte le droit des autres. Dans le chapitre dix-huit qui recense les cas de tyrannie, Locke dénonce ainsi « les rapines et l’oppression » d’un homme riche qui voudrait se saisir « de la chaumière ou du jardin de son pauvre voisin » (XVIII-202).

C’est donc logiquement que Locke ne condamne pas les biens communaux et n’encense pas les enclosures. Ainsi, toujours dans le chapitre cinq, Locke écrit que « pour ce qui regarde une terre qui est commune en Angleterre, ou en quelque autre pays, où il y a quantité de gens, sous le même gouvernement, parmi lesquels l’argent roule, et le commerce fleurit, personne ne peut s’en approprier et fermer de bornes aucune portion, sans le consentement de tous les membres de la société » (V-35). Contrairement à ce qu’avance Ellen M. Wood, la conception lockienne de la propriété ne facilite pas le déploiement du capitalisme. Tout au contraire elle l’entrave.

Quant aux Indiens d’Amériques dont Locke justifierait l’expropriation au prétexte qu’ils ne chercheraient pas à maximiser la production de leur terre, c’est une extrapolation très libre d’un passage dans lequel Locke utilise ponctuellement l’exemple des Indiens – représentation très classique à l’époque moderne de l’homme avant la civilisation agricole – afin de montrer la valeur ajoutée par le travail aux produits de la nature (V-42 et V-43) en évoquant en particulier tout le travail accumulé qui entre dans la confection d’un pain. Il n’est nullement question, comme l’écrit Ellen M. Wood, d’Indien manquant « au devoir » de travailler la terre ce dont on pourrait « déduire aisément que l’Indien ne pouvait prétendre avoir un droit sur cette terre » cela justifiant que les colons se l’approprient puisque « une terre qui n’est pas mise à profit est gaspillée, et celui qui se l’approprie, afin de l’améliorer – augmentant ainsi sa valeur – donne quelque chose à l’humanité au lieu de la lui reprendre » (p.248). Voici le passage du Second traité qui est censé nous démontrer la justification lockienne de l’expropriation des Indiens, un « argument entaché bien sûr d’un certain dédain à saveur colonialiste », écrit Ellen M. Wood (p.177) : « Un arpent de terre , qui porte ici trente boisseaux de blé, et un autre dans l’Amérique, qui, avec la même culture, serait capable de porter la même chose, sont, sans doute, d’une même qualité, et ont dans le fond la même valeur. Cependant, le profit qu’on reçoit de l’un, en l’espace d’une année, vaut 5 livres, et ce qu’on reçoit de l’autre, ne vaut peut-être pas un sol. Si tout le profit qu’un Indien retire était bien pesé, par rapport à la manière dont les choses sont prisées et se vendent parmi nous, (cette partie soulignée [en italique] est l’extrait à charge cité par E. M. Wood) je puis dire véritablement qu’il y aurait la différence d’un centième. C’est donc le travail qui donne à une terre sa plus grande valeur, et sans quoi elle ne vaudrait d’ordinaire que fort peu, c’est au travail que nous devons attribuer ces production utiles et abondantes » ( V-43, traduction Mazel, consultable en ligne sur Les classiques des sciences sociales).

Avec cette lecture de Locke, Ellen M. Wood retombe finalement dans l’ornière de l’histoire déterministe qu’elle dénonce. Elle reprend là, en effet, une interprétation fort commune, et bâtie sur la nécessaire émergence du capitalisme qui, de Léo Strauss à C. B. Macpherson, en passant par les idéologues du libéralisme économique, considère la théorie lockienne de la propriété comme le fondement de l’esprit du capitalisme (l’expression est de Strauss).

Cette lecture qui a déjà été remise en cause par les travaux de John Dunn (1969) ou de James Tully (1982) (1) a pour conséquence de constituer les principes du droit naturel moderne, tels qu’ils sont synthétisés par Locke, en un bréviaire de l’individualisme entrepreneurial légitimant la liberté illimitée du propriétaire. C’est là, nous l’avons vu, faire l’impasse sur la conception de la liberté défendue par Locke et donc masquer la dimension révolutionnaire et populaire de principes qui fondent la résistance à l’oppression et le droit à l’existence. Si ces principes du droit naturel circulent parmi les juristes, ils sont également au cœur des pratiques des communautés villageoises. On les retrouve avec la Révolution anglaise et plus largement avec les résistances au capitalisme dans l’Angleterre du XVIIe siècle, comme on les rencontre un siècle plus tard au cours de luttes populaires de même nature avant et pendant la Révolution française : ces principes constituent ce que Florence Gauthier et Guy R. Ikni ont nommé dans La guerre du blé au XVIIIe siècle (1988) une critique populaire du libéralisme économique (pour une synthèse rapide voir la « Très brève histoire de la Révolution française» de Florence Gauthier).

Mais finalement, ce sont ces principes que croise Ellen M. Wood, mais qu’elle n’identifie pas, lorsqu’elle critique à juste titre l’usage de la notion de « révolution bourgeoise » (et devrait selon moi critiquer la notion elle-même) et met l’accent sur les luttes subversives et démocratiques que les forces populaires engagées dans la révolution anglaise du XVIIe siècle ont mené contre les seigneurs capitalistes : elles « ont sans doute perdu leur combat, mais elles nous ont légué de formidables idées de gauche, fort éloignées des besoins « progressistes » du capitalisme, legs qui est toujours vivant dans divers mouvements démocratiques et anticapitalistes » (p.191). Il faut étendre la remarque au XVIIIe siècle et à la Révolution française qui n’était pas plus « bourgeoise » que l’anglaise : là également, les perdants nous ont légué d’autres conceptions de la république et de l’économie politique que la crise de nos sociétés et du productivisme nous incitent à redécouvrir.

NOTES :

(1) Hobbes ou Filmer sont de bien meilleurs candidats pour servir la thèse d’Ellen M. Wood. Locke, au contraire, ruine « l’idée filmérienne d’un droit de propriété privé « sans borne et qu’on ne peut borner » ». (James Tully, Droit naturel et propriété, (1982) trad., Paris, PUF, 1992, p.93). Filmer reprend la thèse adamite selon laquelle Dieu aurait donné à Adam la propriété exclusive sur toute la terre et les créatures inférieures. Locke considère au contraire, comme le note d’ailleurs Ellen M. Wood, une propriété commune et un droit d’usage exercé en commun. Le droit de propriété des hommes ne peut être qu’un droit d’usage dans les limites fixées par le créateur (Tully, op.cit, p.99). Sur les thèses adamites et les conflits qu’elles ont suscités, en particulier au XIVe siècle, entre les Franciscains et le pape Jean XXII, voir le texte de Florence Gauthier sur Brian Tierney .

Yannick Bosc, Révolution française.net

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