Reprendre l’économie aux économistes

Publié le 3 juin 2021, dans Revue de presse

«L’enfermement monodisciplinaire et universitaire est dangereux», lançait l’économiste Thomas Piketty dans le cadre de sa visioconférence à l’Universit éde Montréal du 19 novembre 2020. Il réagissait alors à une question de méthode sur sa «pratique» de la théorie économique, laquelle accueille – cela est plus que manifeste dans son Capital et idéologie (2019) – une interdisciplinarité impressionnante, qui trouve en l’économie une sorte de socle justificateur pour invoquer les discours et études anthropologiques, sociologiques, historiques et mêmes littéraires. Déjà en 1995, Martha Nussbaum, s’appuyant sur ses travaux menés en collaboration avec l’économiste Amartya Sen, écrivait : «la science économique doit se construire sur des données humaines, telles que les romans comme celui de Dickens nous les révèlent à l’imagination, et [la] science économique devrait rechercher un ensemble de fondements plus complexes et philosophiquement plus pertinents.» Dans son majestueux Dettes. 5000 ans d’histoire (2011), l’anthropologue David Graeber appelle à son tour à une anthropologie comparative massive, à très vaste échelle, liant tous les domaines pour penser nos modes d’être ensemble: Graeber visite les théories économiques et ethnologiques, le droit, la théologie, la philosophie et les études littéraires sous le prisme de la dette.

C’est sans doute en raison d’une trop grande différenciation des savoirs que nous assistons au cours des dernières années à un retour au grand dialogue interdisciplinaire – peut-être le premier depuis le succès mitigé de la théorie cybernétique et l’éclatement du cadre d’analyse englobant qu’était le marxisme – sous la forme d’une valorisation de l’intersectorialité dans les études savantes, ou dans la sphère militante, de l’intersectionnalité. Refuser les silos dans lesquels les spécialisations semblent nous contraindre constitue alors un des quelques gestes engagés que peuvent oser les universitaires et autres savants pour véritablement «décloisonner» le savoir. Car, et c’est le philosophe Jacques Rancière qui le rappelle dans Les mots de l’histoire, la modernité est prise en étau entre deux forces contradictoires: la démocratisation, qui vise à ce que la parole et le savoir ne soient plus réservés à quelques esprits nantis en intellect et en capital, et la force de rationalisation, c’est-à-dire le développement autonomisé des sphères de savoir qui accouche d’une société de spécialistes. À suivre les travaux de Piketty et de Graeber, on se rend compte que l’union des savoirs se conjugue parfaitement avec une lisibilité accrue et une plus grande accessibilité, comme si l’ouverture paradigmatique des domaines devait aussi permettre de toucher un lectorat plus large. L’aventure proposée par Alain Deneault dans son récent feuilleton économique me paraît s’inscrire parfaitement dans cette lignée.

Une économie dégagée

À la fin de son précédent essai, Faire l’économie de la haine (2018), Deneault avait cette boutade : les universitaires, énonçait-il, traitent un intellectuel d’engagé pour, précisément, justifier le fait qu’ils ne l’engagent pas – c’est-à-dire qu’ils ne le cooptent pas dans ce club sélect des professeurs d’université. La boutade nous rappelle que l’engagement ne peut se résumer à l’activité savante, et que déborder de cette activité participe à délégitimer celui qui s’y trempe. Alain Deneault persiste dans cette voie dans son feuilleton sur l’économie. Chacun des trois textes parus à ce jour – Économie de la nature, Économie de la foi et Économie de l’esthétique – s’ouvre par un «Manifeste» qui souligne comment la «science économique […] s’est employée à effacer ou à récupérer» les différents sens du mot dans l’histoire des idées. Mais, avance le philosophe, «toutes les considérations placées sous le terme “économie” doivent être abordées comme économiques à part entière, au titre de la notion elle-même». Cela signifie bien que le geste de Deneault ne se résume pas à retracer un sens perdu, comme le ferait un étymologiste, ou un usage vétuste, à la manière d’un historien. L’ambition de ce feuilleton est bel et bien performative, elle consiste à «reprendre l’économie aux économistes», à «desserrer cette chaîne de significations et exposer le terme à l’actualité de sens trop souvent oubliés». La critique qu’offre ce feuilleton va en ce sens plus loin que la remise en question méthodologique comme celle qu’on retrouve chez Jacques Attali: «L’économiste est celui qui est toujours capable d’expliquer magistralement le lendemain pourquoi il s’est trompé la veille.» Ou encore, cette ouverture du terme dépasse la dénonciation de l’inconséquence économique que Bernard Maris signalait dans son Antimanuel d’économie: «Nous allons découvrir comment les économistes ont “naturalisé” l’économie, l’ont soumise à des pseudo-lois naturelles ou immanentes, pour éviter les sujets clés: qui fabrique l’argent permettant aux gens de vivre? Qui crée l’opacité sur les marchés?»

Je tiens ainsi à mettre en contexte la proposition d’Alain Deneault afin qu’on puisse bien la comparer aux entreprises contemporaines. Il propose quelque chose de nouveau, que la forme du feuilleton embrasse parfaitement: il vulgarise un vaste éventail de pensées – allant de Xénophon à Yves Citton –, de domaines – de la botanique à la narratologie, en passant par la théologie –, il crayonne une cohérente histoire des idées – au coeur de L’économie de la nature –, il approfondit longuement une notion – une démarche centrale dans L’économie de la foi –, ou encore il déploie des analyses souvent lumineuses – mention spéciale aux lectures de l’Illiade d’Homère et des Faux-monnayeurs d’André Gide que relaie avec justesse le philosophe dans L’économie esthétique. Il s’agit bien ici de trois gestes distincts, que le découpage en trois livres rend explicites. Qui plus est, la multiplicité du regard aurait été peu goûtée si le tout avait été livré au sein d’un seul opus; pire, on aurait pu, en mélangeant les notions d’économie explicitées au gré des textes, vouloir conférer un sens (nouveau et désenclavé, certes) à l’économie, alors que tout, dans cette entreprise, nous invite à accepter l’ouverture maximale de celui-ci. Apparaît néanmoins un caillou: dans l’ambition quelque peu encyclopédique du projet se perd le geste critique; le philosophe reprend, paraphrase, vulgarise, opérant une tâche essentielle – l’idéologie est dans le sens qu’on prête aux mots –, mais parfois en se perdant, et nous perdant du même coup, dans des nuances savantes qu’on aurait mieux fait d’enjamber. L’engagement prend une forme quelque peu aride.

Les notions

Chacun des tomes arrive donc avec sa conception de l’économie. On pourrait d’ailleurs interroger l’ordre choisi pour ce feuilleton. De fait, s’il s’avère on ne peut plus clair que L’économie de la nature s’intéresse, dans une large mesure, à une sorte d’origine de la notion et à son dévoiement vers les sciences économiques – j’y reviendrai –, le dernier tome, L’économie esthétique, est celui qui effectue le véritable travail étymologique depuis l’oikonomios grec, passage obligé s’il en est. L’ordre du feuilleton impose la question: le mot précède-t-il la chose ?

Dans l’histoire fascinante que le philosophe retrace tout au long de son premier tome, il montre comment ce qu’on appelle aujourd’hui l’écologie était, à l’origine, ce qu’on désignait comme économie. Or, avec le capitalisme et la recherche d’une «production» de la nature toujours plus efficiente, «la nature se présente […] conséquemment comme une simple source de bien. […] [U]ne telle récupération visant à favoriser de meilleures récoltes contribuera au dévoiement de tout un pan de la science et de la conscience. Ces premiers défenseurs du marché du grain en France enfermeront définitivement l’économie de la nature dans d’étroites catégories comptables.»

Mirabeau et Quesnay, dans leur Philosophie rurale (1763), achèvent, comme le montre le passage cité par Deneault, de modifier la notion, de faire entrer l’agriculture et sa gestion dans le régime capitaliste : «La Société n’est complète que quand la culture donne un excédent qu’on appelle revenu, portion de la classe propriétaire.» Dans L’économie de la nature, en fait, le projet se fait plus assertif, dénonçant comment l’opposition entre écologie et économie a pourri notre rapport au monde, en raison de la mainmise des physiocrates sur cet objet de savoir.

L’économie de la foi constitue sans doute le plus faible des textes du feuilleton. Le lien entre l’économie de la pensée théologique et celui des sciences économiques apparaît ténu, aussi le philosophe semble-t-il se détacher du régime délibératif: il tente, dans une démonstration théorique et historique, de bien faire comprendre une notion souvent difficile à saisir, soit l’économie de la foi. La recherche de Deneault est érudite et plonge dans des oppositions comme celle de la mystification et de la foi révélée; par moments, l’économie en religion apparaît comme le versant managérial de la croyance et du culte ; à d’autres endroits, il s’agit d’une métaphore capable de justifier le «pouvoir temporel» nécessaire à la croyance.

L’économie esthétique, enfin, laisse apparaître le philosophe en pleine maîtrise de ses moyens. Je l’ai mentionné: ses analyses y sont brillantes, ses intuitions et ses influences, diverses. Le livre se concentre surtout sur deux économies particulières: de la métaphore et du récit. Ainsi, l’économie de la métaphore concerne «la capacité qu’ont les figures de style à suppléer aux concepts là où ils se révèlent nécessaires mais inexistants». Derrida, mais aussi Georg Simmel et Paul Valéry sont alors invités à comparaître. L’économie du récit consiste, au contraire, à économiser les efforts, à rendre la narration compréhensible – mais surtout à assurer l’adhésion au récit, la fameuse captatio illusionis – à moindres frais: «Tandis que le lecteur appréhende le récit en le suivant du début à la fin, l’auteur, lui, le compose à rebours et conduit le lecteur au résultat qu’il souhaite sans que cela exige trop d’attention (coûte trop cher).»

De là, Deneault passe à une économie culturelle et à tout ce que l’évolution de la notion – d’un cadre cognitif et idéel, disons, à un cadre consumériste – a modifié dans les productions esthétiques: «La culture n’est qu’un secteur industriel parmi d’autres.» Chez le philosophe, les constats de l’école de Francfort et des Adorno et Horkheimer ne sont jamais loin. L’esthétique récupérée par les publicitaires nous mène ainsi au bout d’une longue déchéance capitaliste. Cet aspect, sous l’écriture de Deneault, était un peu attendu, toutefois; le philosophe lui-même semble vouloir accélérer la cadence, comme pour se sortir d’un carré de sable qu’il a trop souvent fréquenté. Il se fait autrement fascinant lorsqu’il évoque les théories économiques nichées et leur application dans notre quotidien. Ainsi de la théorie du «second mover», que Deneault relaie depuis la pensée de Cédric Durand : la domination économique, expose-t-il, prend la forme d’un jeu de stratégies dans le cadre duquel, aujourd’hui, «les possédants s’assurent d’être structurellement les seconds à se positionner dans une situation, une fois que le salariat […] se sera commis dans la production». Cette théorie s’inscrit dans le «capital fictif» et permet de faire un lien fort pertinent vers les fictions artistiques.

Les fleurs stériles

Bernard Maris, que je citais plus haut, mentionne que c’est en naturalisant les lois économiques que la science économique cache les questions éthiques, véritables enjeux qui devraient nous intéresser : les inégalités de richesse, les notions de partage, etc. Piketty ouvrait son Capital au XXIe siècle avec la même invitation à quitter les théorèmes pour atteindre les données sociales. Deneault participe, il me semble, à cette impulsion en trouvant dans l’histoire des idées ce qui n’est pas naturel au terme, ce qui le construit, l’innerve.

Dans La tragédie de la culture (1911), le philosophe Georg Simmel relevait que la modernité philologique tendait à créer des «fleurs stériles», autant de concepts «en trop» pour dire et nommer notre culture. Cet empilement conceptuel, pour Simmel, ne peut «s’intégrer à l’évolution psychique individuelle des êtres humains». Que Deneault, qui a beaucoup écrit sur et à partir de Simmel, tente non pas de créer des concepts mais d’en ouvrir un jusqu’ici coincé dans une stricte chape disciplinaire, cela n’a rien d’étonnant et permet en effet d’«économiser» quelque chose. Mais ce pourrait-il qu’un tel geste contienne aussi sa part de stérilité, dans la mesure où des concepts trop ouverts deviennent d’un usage difficile? Ma question serait celle-ci, en fin de parcours: que signifie alors, écartelée de la sorte, l’économie? Une intuition persiste au fil du feuilleton: l’économie serait une sorte de dynamique liée à la gestion «efficace», pragmatique, d’un phénomène – la foi, la nature, l’esthétique. En vérité, Alain Deneault propose dans ses livres une sorte d’«état de la question» sur et autour de ces autres usages de la notion, sans pour autant proposer cette actualisation claire du terme une fois échancré. Est-ce d’ailleurs nécessaire, à cette étape?

David Bélanger, Spirale, no 275, printemps 2021