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Portrait photo de Christophe Allaire Sévigny.
15 décembre 2025

Réinventer l’école au Québec: pour un plan national de déségrégation

Après la publication du texte Avoir un peu l’impression de jouer son avenir à 11 ans, qui porte sur la sélection des élèves au secondaire, nous vous présentons un entretien avec le sociologue Christophe Allaire Sévigny. L’enseignant a publié cet automne un essai aux allures de manifeste qui dénonce ce qu’il appelle, la ségrégation scolaire au Québec.

 

L’enseignant au Cégep de Sherbrooke Christophe Allaire Sévigny expose dans un essai publié cet automne l’aggravation des inégalités dans le système scolaire québécois. Dans son livre Séparés, mais égaux : enquête sur la ségrégation scolaire au Québec, publié chez LUX, il démontre que les écoles privées subventionnées et les programmes sélectifs dans le public favorisent les meilleurs élèves au détriment des plus vulnérables. Indigné par l’iniquité du système, le sociologue milite pour un retour aux valeurs fondatrices d’une école basée sur l’égalité des chances.

Voici les grandes lignes de l’échange que nous avons eu sur ce sujet qui divise.

Q. Des milliers d’enfants du Québec qui ont fait une demande pour être admis dans un programme particulier au secondaire pour l’année scolaire 2026-2027 vivent aujourd’hui avec la déception d’avoir été refusés. Ils se font lentement à l’idée qu’ils seront au régulier. Est-ce que c’est pour eux que vous avez écrit cet essai?

R. C’est d’abord pour nous que j’ai écrit ce livre. J’avais envie de contribuer à une compréhension collective de l’enjeu, d’essayer de comprendre comme parent, parce que je l’ai vécu [pourquoi le choix de l’école secondaire] vient aujourd’hui avec un stress immense.

«Quand on m’a dit : “Il faut que tu évites l’école publique régulière pour tes enfants, ça a initié une réflexion ».»

Une citation de Christophe Allaire Sévigny, enseignant de sociologie et auteur

 

Au même moment, le Conseil supérieur de l’éducation a publié un rapport qui disait que l’école québécoise était la plus inégalitaire au Canada, ça m’a frappé. Je commençais à enseigner au collégial, je voyais que les groupes ou les gangs du secondaire qui, à mon époque, étaient beaucoup des gangs liés à des affinités, étaient de plus en plus institutionnalisés autour des programmes. Il y a les PEI, les sports études… et les réguliers, ceux qui écopent le plus dans le système actuel.

Q. Selon l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), 56 % des élèves au secondaire au Québec fréquentent les classes régulières dans le réseau public, 23 % sont dans les programmes particuliers et 21 % sont inscrits dans une école privée. À la lumière de tout ce qu’on entend de négatif par rapport aux classes régulières, faut-il s’inquiéter pour cette majorité qui fréquente l’école publique?

R. Ce qu’on sait maintenant grâce à la recherche, c’est que les conditions d’enseignement et d’apprentissage au régulier sont défavorables à la réussite, ce n’est quand même pas rien.

Ce qui est scandaleux, c’est qu’au nom de l’égalité des chances et de l’importance de la mixité sociale, on a intégré, dans les classes régulières, des élèves en difficulté. On a donc aboli des groupes de cheminement particulier. Aujourd’hui, le régulier, c’est une espèce de bibitte bizarre où les meilleurs sont partis.

À Sherbrooke, par exemple, le régulier dans l’école publique a été dévitalisé en partie par le fait qu’il y a beaucoup d’écoles privées qui sont largement subventionnées, ce qui fait que les familles des classes moyennes et aisées peuvent se l’offrir.

L’école publique à Sherbrooke a été une de celles qui a réagi le plus fortement au début des années 2000, quand ça a été possible de le faire, de créer des projets pédagogiques particuliers [NDLR : en sport, en santé globale, en science, en arts].

«Dans les régions où l’école privée est moins présente, on voit moins cette ségrégation scolaire que j’appelle, cette division entre les enfants basés sur les critères sociaux, démographiques et économiques.»

Une citation de Christophe Allaire Sévigny, enseignant de sociologie et auteur

 

Il faut dire qu’il y a des enseignants qui font des miracles dans les classes régulières dans les conditions dans lesquelles ils se retrouvent. La classe régulière entrave l’apprentissage des élèves qui ont le plus de difficultés et engendrent des conditions de travail et d’enseignement qui sont vraiment délétères.

Le mot « ségrégation » est dur, j’en suis conscient. Il renvoie à des moments troubles de l’histoire de l’humanité. Mais à mes yeux, c’est le mot juste. Car ce qui se vit présentement dans les écoles du Québec constitue un moment sombre de notre histoire. Nous n’en avons simplement pas encore pris conscience collectivement.

Extrait du livre : Séparés mais égaux : enquête sur la ségrégation scolaire au Québec de Christophe Allaire Sévigny

 

Q. Quand vous enseignez dans votre classe de sociologie au Cégep de Sherbrooke, êtes-vous capable de reconnaître ou d’identifier les élèves qui proviennent du programme public régulier au secondaire?

R. Je ne veux pas trop tomber dans les stéréotypes, […] mais dans ma classe, ceux que je remarque le plus, ce sont ceux qui sont passés par certains programmes, les PEI, par exemple, je les remarque tout de suite. Ce n’est pas qu’ils arrivent avec des savoirs supérieurs, c’est beaucoup au niveau des méthodes de travail, la méthodologie : faire une page titre, une médiagraphie, des fiches de lecture, eux, ils ont déjà fait ça.

«Selon les statistiques, à peu près le tiers des élèves du régulier vont se rendre au cégep. C’est une minorité! Ces jeunes-là arrivent souvent de milieux sociaux moins favorisés et ils sont souvent les premiers à aller au cégep dans leur famille. Je dirais que, malheureusement, on n’est pas encore assez bien équipé pour les identifier institutionnellement. Je pense qu’on devrait éventuellement être capable de faire ça parce qu’ils ont des besoins peut-être un peu différents.»

Q. Dans votre livre, vous nous rappelez qu’à une époque, au Québec, l’éducation étaient réservée aux gens aisés des classes supérieures et que la Révolution tranquille a permis à toutes les classes sociales d’avoir accès au savoir. Malgré la discrimination qui s’opère aujourd’hui dans les écoles secondaires, on n’est quand même loin des années 1940 et 1950 aujourd’hui, vous ne trouvez pas?

R. Je reprends les mots du sociologue Guy Rocher, qui disait, à la fin de sa vie, qu’on retournait aux logiques de la grande noirceur. Si on regarde les études qui se font actuellement, on voit que l’origine sociale des enfants détermine de plus en plus leur parcours scolaire.

C’était une chose qu’on avait tenté de diminuer avec la Révolution tranquille en instaurant ce qu’on appelle la démocratisation de l’éducation. En raison de ce qu’on appelle le marché scolaire, les choix, les écoles qui sélectionnent soit sur l’argent ou sur des critères de performance, on voit que le milieu social d’origine recommence à prendre plus d’ampleur sur les parcours des élèves […] et que ça devient de plus en plus difficile pour certains d’entre eux, particulièrement les élèves moins favorisés.

«On n’est pas retournés aux années 1940, bien entendu, mais on retourne à des logiques similaires, et ça, c’est inquiétant d’un point de vue social.»

Une citation de Christophe Allaire Sévigny, enseignant de sociologie et auteur

 

Q. Pensez-vous que la polarisation des débats dans notre société est en partie due à ce système de ségrégation instauré dans le système scolaire?

R. Moi, je le vois un peu à l’inverse. Le développement des marchés scolaires a engendré une ségrégation sociale, où on voit une polarisation grandissante et une situation dans laquelle les classes favorisées et défavorisées se côtoient de moins en moins. C’est l’aspect structurel de l’enjeu.

Une des choses qui me fait peur, c’est que les médecins, les avocats, les journalistes et même les enseignants de demain n’auront pas côtoyé des élèves du régulier dans leur parcours, et ça, ça crée une drôle de situation. Ils auront à s’occuper de gens qu’ils n’ont pas vraiment connus et qu’ils comprendront moins bien.

À l’inverse, les gens moins favorisés dans la société n’auront jamais côtoyé des gens qui viennent de milieux plus favorisés. C’est [dans ces conditions] qu’on peut voir une culture du mépris et de la méfiance s’installer.

Si on ne fait rien, on peut prendre les États-Unis, c’est peut-être exagéré comme exemple, mais c’est ce qui s’est passé, c’est la mise en place de processus ségrégatifs sociaux, raciaux et économiques. Les gens favorisés ne côtoient pas les gens défavorisés et cela crée une polarisation immense.

Je suis persuadé que [la ségrégation dans les écoles secondaires] participe à la polarisation et c’est très inquiétant du point de vue de la cohésion sociale.

Une citation de Christophe Allaire Sévigny, enseignant de sociologie et auteur

 

Q. Pour revoir le fonctionnement de notre système d’éducation au secondaire, faut-il se lancer encore dans un grand débat sur l’éducation avec tous les intervenants du milieu?

R. Moi, je pense qu’il faut un plan national de déségrégation scolaire. Il faut réfléchir au système dans sa globalité. Certains parlent de commission Parent 2.0. Je crois qu’on est mûrs pour une grande réflexion nationale sur l’éducation.

J’ai eu la chance immense de m’entretenir avec Guy Rocher pour le livre [qui a siégé à la commission Parent (1963-1966)]. En grand sociologue qu’il était, il savait très bien que, si on voulait vraiment que l’école puisse faire des citoyens de demain, il fallait qu’elle s’occupe du pédagogique, mais aussi des structures scolaires. C’est lui qui a amené toute cette réflexion qui a donné naissance aux polyvalentes, au réseau des cégeps et des universités du Québec.

Il va falloir non pas seulement s’attaquer à la pédagogie et à la philosophie de l’éducation, mais aussi aux effets des structures scolaires sur la mission de l’école.

«Il y a un écart immense entre ce que l’école dit être et ce qu’elle est actuellement.»

Une citation de Christophe Allaire Sévigny, enseignant en sociologie et auteur

 

L’école publique a pour mission, selon le principe de l’égalité des chances, d’instruire, de socialiser et de qualifier les élèves. Mais la socialisation, c’est un peu le parent pauvre de l’école présentement. [Pourtant], le vivre ensemble, donc la mixité sociale, devrait être au cœur de l’école publique.

Depuis sa fondation [qui a été guidée] par le rapport Parent, on voit déjà l’idée que la polyvalente est le lieu où le menuisier de demain et l’avocat de demain se côtoient. L’avocat aura travaillé le bois et aura compris la beauté du métier. Le menuisier de demain, lui, aura appris à lire de la poésie. C’était quelque chose de très révolutionnaire.

Quand les gens se demandent quelle serait la solution? Des fois, j’ai envie de dire : relisez le rapport Parent. Je pense que, si on se rapprochait des révolutionnaires tranquilles, dont Guy Rocher et Jeanne Lapointe, que j’aborde dans le livre, je pense que l’école irait mieux.

Séparés, mais égaux : enquête sur la ségrégation scolaire au Québec publié chez LUX a reçu le 10 décembre dernier, le prix Pierre-Vadeboncoeur, qui souligne la contribution majeure d’un essai publié au Québec.


Réjean Blais, Radio-Canada, 15 décembre 2025.

Photo: Radio-Canada / Samuel Montigny

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