Réflexions sur (le) Canadien, entre autres choses
Et si, depuis tout ce temps-là, Martin St-Louis était discrètement un agent dormant de l’école stoïcienne ?
Aux yeux de bien des observateurs, le concept de « patience agressive » prêché par l’entraîneur-chef du Canadien de Montréal relève probablement d’une banalité inhérente au quotidien d’une équipe de hockey professionnelle. Jean-Philippe Pleau, à travers le spectre de la philosophie et des sciences sociales, y voit plutôt une foisonnante matière à réflexion.
À tel point que dans Le silence des néons : réflexions à voix basse, essai qui paraît ce mardi 1er septembre chez Lux, il propose carrément à St-Louis de citer le philosophe Marc Aurèle dans un point de presse tant ses idées semblent en phase avec les siennes.
Cela faisait des années que Pleau, animateur à Radio-Canada et auteur du livre à succès Rue Duplessis : ma petite noirceur, rêvait d’écrire sur le hockey. Il y a déjà touché par le truchement de l’humour au Sportnographe, à la radio, il y a une quinzaine d’années. Mais en ses qualités de sociologue, jamais.
Ce ne sont pourtant pas les prétextes qui manquaient pour celui qui écoute religieusement les matchs de « Canadien » (sans le « le ») et qui anime chaque semaine Réfléchir à voix haute, à ICI Première, rare émission spécifiquement consacrée aux idées et à la réflexion.
Le regard qu’il porte sur son club favori est double. Celui du partisan enflammé qui aurait planté sa chaise pliante rue Sainte-Catherine pour le défilé si, d’aventure, son club favori avait remporté la Coupe Stanley le printemps dernier. Et celui de l’intellectuel, qui a rapidement décelé « un fait social » important à la seconde où il a vu Jakub Dobeš pleurer en direct à la télé après une défaite au New Jersey.
Comme pour faire un clin d’œil à Rue Duplessis, dans lequel il décrivait son parcours de transfuge de classe, il raconte aujourd’hui avoir longtemps eu « le cul entre deux chaises ». Il a donc eu envie, enfin, de faire converger ses deux univers.
« Ça fait tellement partie de moi que je l’ai assumé, a-t-il noté, lundi après-midi, en entrevue avec La Presse. J’avais envie d’en parler, pas juste en blague, mais avec les mêmes lunettes que je porte quand je parle de philosophie à la radio. Je voulais regarder ce que fait Martin St-Louis de la même manière que j’aborde François Julien ou Vladimir Jankélévitch. Je pense qu’il y a de la matière là. »
Son enthousiasme l’amène même à rêver d’une émission qui serait à la jonction d’Apostrophes et de L’antichambre. Ce n’est, nous en conviendrons, pas une petite proposition.
Pas qu’un livre de sport
En réalité, Le silence des néons n’est pas un livre de sport. En fait, il n’est pas que ça, même si le titre fait référence aux souvenirs d’enfance de Jean-Philippe Pleau issus d’une époque où, au petit matin, il était le premier à s’élancer sur la glace du centre Marcel-Dionne de Drummondville.
La plaquette d’un peu plus de 200 pages se divise en trois sections, lesquelles sont constituées de courts textes qu’il a lus au cours des dernières années à la radio. Chacun de ces textes a été retravaillé afin de créer un assemblage cohérent.
La première partie, intitulée « Ruelle Duplessis », se veut en quelque sorte une suite au roman qu’il a publié il y a deux ans et demi. La deuxième, nous le disions, se consacre au hockey. Et la troisième se veut un exercice de « sociologie de l’ordinaire » ; il y rend un hommage ému à son mentor Serge Bouchard en cherchant du sens à travers des éléments du quotidien.
En résulte un « essai d’essais », difficile à caractériser avec précision, qui offre une lecture singulière, mais pas exagérément nichée, sérieuse sans être pesante, qu’on peut traverser d’un trait ou consommer à petites bouchées. Un « objet un peu hybride, surprenant peut-être », suggère son auteur.
« Les êtres humains, on est tous complexes, reprend-il. Je peux présenter trois facettes [de moi-même]. J’aime parler de hockey, aussi de l’ordinaire et de mes origines. Faites-moi confiance. »
« Fait social total »
Mais revenons au Canadien – à Canadien, pardon –, puisqu’on n’a que trop rarement l’occasion d’en parler.
Au-delà de sa fibre partisane, la fascination de Jean-Philippe Pleau pour le hockey, sinon pour le sport, naît de ce que le sociologue et anthropologue Marcel Mauss a décrit comme un « fait social total ».
« Il y a là-dedans tout ce qu’on retrouve dans une société : la guerre, le pouvoir, l’amitié, l’émotion…, énumère le Rosemontois de 49 ans. Puisqu’on retrouve de tout, autant des intellectuels que mon père qui travaille à la shop peuvent se retrouver et se reconnaître. C’est un dénominateur commun. Comme société, je pense qu’on a appris à snober ça, selon la classe sociale ou le milieu d’où on vient. »
«Mais quand on tasse ça, ça devient un formidable objet d’étude pour comprendre le monde et rassembler les gens.»
À preuve, pendant les séries éliminatoires du printemps dernier, « c’était capoté de voir ce qui se passait ! », s’exclame-t-il.
« À la blague, des gens disaient : “On a notre projet de société, c’est Canadien.” C’est une blague, oui, mais sociologiquement, quand on décortique le phénomène, on a la recette d’un projet de société. C’est fédérateur et ça rejoint autant la tête que le cœur. »
L’âge et, on l’imagine, la sagesse l’ont amené à changer son point de vue sur la chose sportive. Une citation de Martin St-Louis – mettons la patience agressive – l’aurait fait rire à l’époque du Sportnographe ; il y voit plutôt aujourd’hui une « célébration de la philosophie de l’action ».
« J’ai plutôt envie de voir ce qu’il y a de beau dans ce que j’entends », conclut-il.
Avec la saison qui s’amorce dans quelques semaines, il aura de la nouvelle matière à réflexion avant longtemps.
Simon-Olivier Lorange, La Presse, 1er septembre 2026
Photo: MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE
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