Que faire de la maladie infantile?
L’ombre du Que faire? (1902) de Lénine plane sur le dernier essai d’Alain Deneault, qui en prend le contrepied jusque dans le titre.
L’ombre du Que faire? (1902) de Lénine plane sur le dernier essai d’Alain Deneault, qui en prend le contrepied jusque dans le titre. Crise de l’écosystème, toute-puissance des multinationales, médiocratie néolibérale: l’«ère de l’inouï», dit-il, braque sur la société un rayon angoissant qui paralyse notre engagement politique. Plutôt qu’un «que faire?» «impatient», «draconien», qui nous sommerait «d’affirmer positivement quelque chose», il faudrait inverser la formule avec un «faire que!» libérant l’action dans l’immédiat, en ne «désign[ant] plus un objet pratique à déterminer, mais […] un effort d’imagination». À ce «faire que!», Deneault adjoint l’horizon du biorégionalisme: viser la plus petite échelle sensible possible, reconstruire l’économie autour de territoires délimités par des impératifs écologiques et ainsi resignifier, par la concrétude de la proximité, nos existences.
Ce qui manque dans ce plan d’évasion vieux comme la modernité – la fin de Candide (1759), reprise dans L’âge des ténèbres (2007), en présentait déjà une variante libérale –, c’est un «et si?» que Deneault maintient dans l’angle mort. Et si, hypothèse parmi d’autres, le capitalisme parvenait à surmonter – par la fusion nucléaire, les centrales au thorium, etc. – les contraintes posées par la limitation des ressources? L’écosystème n’en serait pas moins dévasté et la vie sur Terre peu viable, mais le Capital, lui, se projetterait vers les étoiles et leurs espaces vierges (?) infinis.
Ainsi dégagé de son caractère «impératif» (dixit Deneault), le «faire que!» biorégional ressemble à cette errance stratégique qu’ironiquement Lénine identifiait déjà dans La maladie infantile du communisme (le «gauchisme») (1920), une errance qui consiste à confondre l’ennemi à abattre avec les mots, les pratiques et les espaces mêmes dont il fait usage, avant de dériver vers un rejet de la politique telle qu’elle se fait dans l’ici et le maintenant. Jadis, les gauchistes refusaient de participer aux parlements ou aux syndicats gangrénés par la bourgeoisie; aujourd’hui, Deneault appelle à «résister» aux avancées techniques «corruptrices» (sans préciser lesquelles: algorithmes? imprimerie? papyrus?) et élude, comme à la fin de Bande de colons! (2020), la question nationale.
Ce dernier point vaut qu’on s’y attarde, le rapport au mieux malaisé à la nation étant l’un des indicateurs les plus fiables du gauchisme. Deneault avance que l’État-nation néolibéralisé serait incapable de pourvoir aux besoins des populations frappées par les catastrophes. Mais avec la répartition inégale des ressources territoriales et les logiques de concurrence que cela suppose, les biorégions feraient-elles vraiment mieux? Entre la délocalisation du néolibéralisme hors de l’État et la relocalisation de milliards de personnes dans un patriotisme biorégional, il y a comme un grand bond en avant dont on se demande s’il ne relève pas du dada idéologique plutôt que de l’impératif politique. Pourtant, la nation a ses mérites, qui, à l’ère de l’inouï, mériteraient à tout le moins une discussion. Un pêcheur des Îles-de-la-Madeleine consentant, par ses impôts, à payer pour le métro d’un bobo montréalais, ce dernier faisant de même pour freiner l’effritement des falaises de Havre-aux-Maisons: n’y a-t-il pas là un imaginaire collectif et séculaire qui serait autrement plus précieux face aux catastrophes?
À la place, Deneault propose un imaginaire reposant sur une table rase, aussi désincarné qu’une brochure d’En lutte! Les futures biorégions ne sont ni «terroir» ni «racines» et leurs contours sont limités à ceux des bassins versants et d’autres frontières naturelles, à la découverte de la low-tech et à d’évasifs «communs». Ce qui, pour le meilleur et pour le pire, fait société – symboles, affects et institutions partagées, rêves et histoire humaine – est absent. Ce n’est pourtant pas par hasard que, tout en s’employant à y faire avancer l’autonomie alimentaire et reculer la désertification, le grand homme d’État Thomas Sankara renommait la Haute-Volta (nom à connotation coloniale, mais aussi biorégionale, a-t-on envie de taquiner) Burkina Faso, «la patrie des hommes intègres». Il savait que les êtres humains ont la particularité de savoir rêver éveillés, ce qui est une condition de leur agir politique, comme si se mettre en action collectivement exigeait aussi de voir plus loin que le bout sensible de son nez.
Un constat que rejoint l’appel salvateur lancé par Alice Carabédian dans Utopie radicale (2022): celui de «rêver aux étoiles […], et [de] ne pas laisser ce rêve au seul progrès». Comme elle le souligne avec justesse, le capitalisme se satisfera pleinement d’un imaginaire de «cabanes et de ruines», aride et structurellement minoritaire, subsistant à ses marges. C’est l’ultime limite des «faire que!» appelant encore et toujours à «s’organiser sur ses propres bases»: au même moment, dans la biorégion de Sagard-Charlevoix, la famille Desmarais dort sur ses deux oreilles.
Bálint Demers, Liberté, no 348, automne 2025.
Lisez l’original ici.