Pourquoi les femmes s’amusaient-elles plus au lit sous le socialisme?

Publié le 1 novembre 2020, dans Revue de presse Pourquoi les femmes s’amusaient-elles plus au lit sous le socialisme?
Un petit essai à saveur révolutionnaire nous arrive ces jours-ci d’un coin inédit : directement des États-Unis. Alors que la campagne électorale bat son plein, et que les suggestions à connotations socialistes ne sont plus, disons, légion, l’ouvrage détonne, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais ne vous laissez pas berner : Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme (traduction française), signé Kristen Ghodsee, est certes fascinant et provocateur politiquement, mais moins coquin qu’il n’en a l’air. Résumé en quatre temps.

1– Pourquoi ce livre

Photo fournie par l’autrice. Kristen Ghodsee est professeure d’anthropologie à l’Université de Pennsylvanie.

Professeure d’anthropologie à l’Université de Pennsylvanie, l’autrice Kristen Ghodsee, par ailleurs experte en études russes et est-européennes, travaille sur les questions du genre et des droits des femmes depuis plus de 20 ans maintenant. Il y a quelques années, elle a été invitée par le New York Times à écrire un texte sur l’héritage de la révolution bolchevique. C’est ici qu’elle s’est d’abord publiquement prononcée sur les bienfaits des régimes socialistes en matière d’égalité des sexes, d’autonomie des femmes et, surprise, de relations de couples. En gros, écrivait-elle : « Les femmes du bloc de l’Est n’avaient pas besoin de se marier, ou de coucher, pour avoir de l’argent », chiffres-chocs à l’appui (d’après différentes enquêtes, les femmes d’Allemagne de l’Est jouissaient en prime deux fois plus souvent au lit que celles de l’Ouest…). Fait à noter : le titre (volontairement provocateur) de l’article (Pourquoi les femmes ont une meilleure vie sexuelle sous le socialisme, donc) n’était pas de l’universitaire, mais bien du journal. La réaction (enflammée), tout particulièrement du côté de l’extrême droite, a été immédiate, et surtout terriblement violente. Pensez : appel au viol, menaces de mort, etc. « Ça a été une expérience horrible », dit Kristen Ghodsee en entrevue. Seulement voilà : le texte est aussi rapidement devenu viral et, peu de temps après, une maison d’édition a proposé à la chercheuse d’étoffer son propos (tout en exigeant de nouveau le même titre, accrocheur s’il en est). « Je suis une universitaire : vous voulez des preuves, je vais vous en donner ! », a-t-elle répliqué.

2– Socialisme 101

« Pour être franche, je ne pensais même pas que ce que j’écrivais était si controversé », confie en riant (et avec le recul) Kristen Ghodsee. Il faut dire qu’elle publie des articles sur le sujet depuis des années, mais dans des cercles universitaires plus fermés. « Tout à coup, ça sortait dans le grand public. Or il y a une longue histoire d’anticommunisme ici, aux États-Unis… » Et son propos, en effet, tranche avec l’ultralibéralisme ambiant. Pour résumer, écrit-elle, en usant de plusieurs paires de gants blancs (sur une soixantaine de pages de notes d’auteur et de préambule, nuançant à gros traits le propos, parce que non, elle ne fait pas ici de négationnisme, et est bel et bien consciente que la vie sous le rideau de fer était un enfer) : « En absence de régulation, le capitalisme est mauvais pour les femmes. […] Mis en œuvre correctement, [le socialisme] favorise leur indépendance économique, garantit de meilleures conditions de travail et un meilleur équilibre entre travail et vie de famille et, oui, contribue à une sexualité plus épanouie. » Ce que les pays scandinaves ont compris depuis longtemps, ne se prive-t-elle pas de noter. La moitié du livre s’évertue (à l’aide de citations de Lily Braun, Alexandra Kollontaï et d’autres féministes socialistes célèbres, en plus d’anecdotes et d’études empiriques tirées des 50 dernières années) à démontrer le tout, chiffres béton en sus, rappelant l’importance clé des politiques sociales (congés de maternité payés, financement d’un système de garde, aménagement des horaires, gratuité de l’éducation supérieure, assurance maladie universelle, etc.) en matière d’autonomie des femmes. Pure science-fiction pour les Américaines, il va sans dire.

3– Et le plaisir sexuel, dans tout ça ?

Quel est-il, ce fameux lien ? Tout simple (et peut-être un brin moins convaincant, empiriquement parlant, la chercheuse n’étant pas sexologue, reconnaît-elle, quoique fine observatrice) : « En vivant dans une société où nos besoins économiques sont remplis, il n’est plus nécessaire de choisir un mari en fonction de ses moyens, à savoir s’il peut ou non payer un loyer, soutenir nos enfants, etc. En choisissant un partenaire [et je parle ici essentiellement de relations hétérosexuelles, nuance-t-elle], on peut se baser sur l’amour, et l’attirance mutuelle. » Pour son lectorat américain, elle précise : on ne compte pas sur ses assurances médicales. Ni sur son régime de retraite. On peut aussi se séparer sans scrupule quand ça ne va plus. À preuve : les taux élevés de divorces en Europe sous le communisme. Fait inédit : les socialistes, dans leur souci égalitariste, prenaient aussi le plaisir féminin très au sérieux, apprend-on dans le livre. Des sexologues tchécoslovaques ont commencé à étudier l’orgasme féminin dès le début des années 1950 et, dans les années 1960, tout le monde (à l’exception notable des Russes, Roumains et Albanais, notoirement plus conservateurs) s’arrachait l’ouvrage Man and Woman, Intimately, sorte de manuel d’éducation sexuelle, au graphisme explicite surprenant (on y décortique le clitoris comme aucun manuel américain n’a réussi à le faire à ce jour, glisse aussi l’autrice).

4– Morale ?

Inversement, enchaîne-t-elle, dans nos sociétés néolibérales, le marché et la loi de l’offre et de la demande ont tout englouti, y compris nos émotions, nos relations et notre affection. Le sexe est désormais une transaction. En témoigne notre langage, où l’on parle d’« investir » dans une relation ou des différents « marchés » de la drague. « Je ne suis pas en train de dire qu’il faut revenir au socialisme, mais il faudrait réfléchir à ce que cela implique : la marchandisation de nos relations », avance prudemment (toujours) l’autrice, évoquant dans la foulée l’« épidémie de solitude » contemporaine. Sexuellement, notamment : si le sexe est une transaction, forcément, il n’est pas désintéressé. Ni désinvolte. Certainement moins généreux. S’il est soumis aux règles de l’offre et de la demande, le plaisir partagé n’est plus au pemier plan, c’est plutôt le rapport de force. Or c’est démontré, le rapport de force et l’iniquité ne disent rien de bon dans l’intimité. Plusieurs études l’ont prouvé : ce sont les couples qui vivent au sein d’un foyer où l’on partage les tâches, par exemple, qui profitent d’une vie sexuelle plus active que la moyenne. Est-ce à dire que les Québécoises (qui jouissent de congés parentaux, de services de garde, et d’un système de santé universel) jouissent (!) davantage que les Américaines ? « Je croirais bien, croit l’autrice, sourire en coin, mais je ne sais pas s’il y a des études empiriques pour le démontrer… »

Sylvia Galipeau, La Presse, 1er novembre 2020

Photo: Deux statues représentant une femme et un homme sur le Pont Vert de Vilnius, en Lithuanie. © Getty Images

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