Pour que ma fille résiste
Pour la durée du Salon du livre de l’Estrie, nous reproduisons l’essai que rédige l’autrice en résidence Maïka Sondarjee.
Chère Aïna,
Nous t’avons tellement désirée. Même si le monde s’effondre, même s’il brûle. Nous t’avons accueillie dans un monde de plus en plus replié, de moins en moins solidaire. Nous t’avons conçue à un moment où l’empathie est vu comme un défaut plutôt qu’une force.
Mais nous t’avons fait par amour. Nous t’avons fait parce qu’il faudra beaucoup d’amour pour résister à la direction que le monde prend. Inspire-toi de celles et ceux qui se battent pour rendre ce monde un peu meilleur. Un peu moins divisé, un peu moins divisif. Admire avec force ces mouvements de justice qui se battent pour le monde et pour tous ses habitants.
Inspire-toi des Mères au front qui refusent de laisser à leurs enfants un monde qui brûle. Qui prônent la résistance citoyenne pour protéger l’environnement, même si les pouvoirs publics vont à contrecourant. Il faut être mère pour prendre soin du monde et de ses enfants.
Inspire-toi de ces mouvements qui résistent au repli sur soi, comme Solidarité sans frontières ou l’Observatoire pour la justice migrante. Vouloir traiter les nouveaux arrivants avec respect et déférence ne devrait pas être vu comme un manque de nationalisme. Traiter tout le monde avec dignité ne veut pas dire qu’on aime moins notre Québec.
Inspire-toi de ceux qui ont le courage de leurs convictions. Voix juives indépendantes ou le collectif Désinvestir pour la Palestine, et tous ceux et celles qui ont persisté à critiquer les bombardements d’Israël à Gaza, des représentants de l’ONU aux gens dans la rue.
Observe bien ceux qui ont le courage de dénoncer nos problèmes, même s’ils aiment leur nation. Qui dénoncent nos problèmes parce qu’ils aiment notre nation. Inspire-toi de Kim Thúy qui a osé critiquer les discours qui déshumanisent, au risque de perdre l’amour qu’elle mérite. Au risque d’avoir l’air ingrate. Il faut beaucoup de courage pour critiquer la maison qui nous accueille. Mais on doit continuer à le faire… par amour.
Inspire-toi de ceux qui refusent de se taire. Résiste malgré l’intimidation et ose écrire ton indignation. Inspire-toi de ton papa, qui écrit jour et nuit pour dénoncer le fascisme, l’oppression, qui raconte des histoires de luttes et de résistances. Écris comme lui, pour la suite du monde. Il le fait pour toi.
Ne manque jamais d’empathie. Hannah Arendt a dit: «La mort de l’empathie humaine est l’un des signes les plus précoces et les plus révélateurs d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie.» Comme je l’ai déjà écrit quelque part: l’empathie est le seul remède capable de nous sauver de la barbarie.
Résister prend énormément de courage, mais aussi beaucoup d’amour. Je t’aime et j’espère te transmettre ce désir de vouloir rendre ce monde meilleur. Ou l’empêcher de sombrer dans l’apathie.
Maïka Sondarjee est chercheuse et professeure en relations internationales. Son dernier livre s’intitule «Tu viens d’où. Essai sur le métissage et les frontières» (Lux, 2025).
Maïka Sondarjee, La Tribune, 20 octobre 2025.
Photo: Jean Roy/Archives La Tribune
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