«Pour lutter contre le complotisme, il faut lutter contre le capitalisme»

Publié le 10 septembre 2022, dans Revue de presse «Pour lutter contre le complotisme, il faut lutter contre le capitalisme»

Entretien avec Wu Ming 1, l’un des membres du collectif d’écrivains italiens du même nom. Son dernier livre, Q comme qomplot – Comment les fantasmes de complot défendent le système (éditions Lux), revient sur les origines et les conséquences de ce « phénomène politique délétère » qu’est le conspirationnisme contemporain.

« Apparemment, quelqu’un a pris le vieux manuel de jeu de Luther Blissett et en a fait une théorie du complot pour l’alt right ». Lorsqu’ils reçoivent ce message, accompagné d’un lien vers l’un des premiers articles de décryptage du mouvement conspirationniste QAnon, à la fin du printemps 2018, les trois membres du collectif Wu Ming n’en croient pas leurs yeux. Et pour cause : leur roman Q, publié en 1999, faisait de la 17ème lettre de l’alphabet le pseudonyme banal d’un espion zélé au service d’un cardinal italien, Giovanni Pietro Carafa. Un antagoniste en bonne et dûe forme, donc, dont le rôle ne devait a priori consister qu’à affronter dans la fiction le protagoniste du récit, à savoir un capitaine de guerre sillonnant l’Europe de la première moitié du XVIème siècle. 

Seulement voilà. À l’approche de l’élection présidentielle américaine de 2020, un internaute anonyme s’empare de la matière narrative dudit roman pour forger les bases de ce qui restera comme l’une des nébuleuses conspirationnistes les plus influentes de ces dernières décennies : QAnon. C’est du moins la conclusion d’une vaste enquête menée par Wu Ming 1, l’un des trois membres encore actifs de ce collectif d’écrivains italiens d’extrême gauche qui en comptait cinq à son apogée, au début des années 2000. Quelque part entre enquête journalistique, analyse sociologique et récit littéraire, l’auteur de ce livre atypique et foisonnant, Q comme qomplot – Comment les fantasmes de complot défendent le système, traduit de l’italien par Anne Echenoz et Serge Quadruppani (éditions Lux), en profite surtout pour prendre à bras le corps ce « phénomène politique délétère qui court-circuite le mécontentement et la colère et les détourne vers des boucs émissaires ». Entretien.

Usbek & Rica : Votre livre s’ouvre sur le Pizzagate, du nom de cette théorie conspirationniste selon laquelle il existerait un réseau de pédophilie autour de John Podesta, l’ancien directeur de campagne d’Hillary Clinton, et dont le lieu central serait la pizzeria Comet Ping Pong située à Washington, D.C. Pourquoi ce choix ? Que révèle cette théorie, selon vous ?

Wu Ming 1 : En tant que source de conspiration et matière à fantaisie, l’histoire d’abus sexuels liés à des rituels sataniques ne date pas d’hier. Elle est dérivée de ce qu’on appelle en français « l’accusation du sang », à savoir une théorie complotiste et antisémite selon laquelle les Juifs auraient assassiné des enfants non-juifs à des fins rituelles. Dans l’histoire moderne, on peut remonter aux années 1970 : le livre Michelle Remembers, publié aux États-Unis en 1980, est le point d’orgue de la panique morale de l’époque. Il a inspiré une vague de conspirations basée sur ces prétendus abus sexuels ritualisés satanistes. En quelques années, des centaines voire des milliers d’Américains se sont mis à croire qu’ils avaient été abusés lorsqu’ils étaient enfants. Ils affirmaient que ce souvenir leur avait été caché pendant très longtemps, mais qu’ils avaient découvert la vérité grâce à des méthodes pour le moins ambiguës de pseudo-psychothérapeutes. Certains ont même poursuivi en justice leurs parents en les accusant d’être des satanistes, d’avoir orchestré toutes ces actions en pleine nuit, dans des cimetières ou dans des lieux secrets. On peut parler de véritable hystérie de masse. Celle-ci s’est ensuite diffusée en Europe au cours des années 1990, notamment en Bologne.

La différence est qu’à l’époque, ce sont les parents, les baby-sitters et les professeurs qui étaient les principaux visés. Des gens ordinaires, pas des politiques. Et puis dans les années 2010, alors même que le sujet avait complètement disparu des radars depuis plusieurs années, il est revenu par la grande porte. Une nouvelle caractéristique a émergé : les gens accusés, cette fois, étaient des responsables politiques. Dans le livre, j’ai essayé de remonter à la source de ce fait nouveau. Il me semble que le premier exemple vient de la première saison de la série HBO True Detective. Cela a créé une sorte de base, de synthèse narrative, et cela a permis tout le reste. Après l’énorme succès de la série, les théories conspirationnistes autour de ce sujet ont commencé à prendre une ampleur jamais vue. On arrive donc au Pizzagate, qui va encore plus loin car il repose sur l’idée d’un système global. Washington, Hillary Clinton, le Parti démocrate : cette fois, l’échelle est supérieure. Et surtout, c’est une espèce de grande répétition générale avant la conflagration QAnon, qui démarre juste après. QAnon n’aurait jamais pu voir le jour sans le Pizzagate.

Extrait de la série True Detective © HBO

L’un des plus influents relais de cette théorie, le militant trumpiste Alex Jones, a récemment été condamné pour avoir désigné la tuerie dans une école primaire à Sandy Hook, en 2012, comme un « canular ». Il devra verser plus de quatre millions de dollars aux parents d’une des victimes. Vous réjouissez-vous de cette condamnation ?

Les parents des victimes doivent être soulagés, c’est certain. Ce n’est pas une mauvaise chose non plus que son empire médiatique soit en train d’être démantelé peu à peu. Il sera sans doute bientôt complètement hors d’état de nuire économiquement, ce dont on peut se réjouir. Je ne vais certainement pas avoir de la peine pour lui.

Mais d’un point de vue systémique, cela ne changera rien du tout, malheureusement. D’abord parce que la réponse judiciaire ne peut pas faire office de solution magique face aux complots. En cas de nécessité, comme ici, elle est bien sûr indispensable pour protéger la mémoire des victimes et éviter que d’autres personnes ne soient harcelées. Mais elle ne peut pas être la seule façon de contrer le phénomène. Surtout, ce n’est pas une question d’individus, ni de culpabilité personnelle : Alex Jones sera sans doute remplacé par un autre à l’avenir. Ce qu’il représente est endémique ; ses théories conspirationnistes émanent des contradictions du système lui-même.

C’est-à-dire ? Pourquoi ni la justice ni le débunking (c’est-à-dire le fait d’expliquer « par A + B » pourquoi des théories conspirationnistes ne sont pas crédibles) ne sont à même de lutter contre le complotisme, selon vous ?

Il y a deux niveaux : le niveau de la rationalité, et celui des mythes. Le premier est celui de la réponse que l’on tente d’apporter, la plupart du temps, face aux théories complotistes ; le deuxième est celui sur lequel, précisément, fleurissent ces complots. Si les complots circulent autant, s’ils sont autant transformés, réappropriés, déclinés, c’est justement parce qu’ils font appel aux mythes, qu’ils satisfont des besoins basiques, immédiats. Ils reflètent des tensions préexistantes, et bien réelles, propres à la société dans laquelle ils émergent. En un sens, les complots fournissent des explications insensées à des problèmes réels et véritablement inquiétants.

« On ne comprendra rien au mouvement conspirationniste tant qu’on n’étudiera pas le fonctionnement du capitalisme et sa manière de rejeter la faute sur des individus face à des problèmes structurels »
– L’écrivain italien Wu Ming 1

Selon moi, si l’on veut convaincre les personnes qui croient en des théories conspirationnistes qu’elles se trompent, il ne faut pas les mépriser. La plupart du temps, il faut d’ailleurs bien admettre que les questions qu’elles posent sont justifiées. Le réchauffement climatique, le chômage de masse, l’aliénation salariale : il y a de véritables souffrances, de véritables conditions de vie dégradées derrière les gens qui croient aux complots. On réalise tous les jours à quel point le capitalisme détruit la planète. Il rend les vies de millions de gens misérables. La manière dont certaines parties de la population répondent à ce choc, c’est en se tournant vers les explications les plus faciles, c’est-à-dire celles qui sur-individualisent tous les problèmes globaux. Bill Gates ou George Soros sont des cibles évidentes, car ce sont des gens puissants, auxquels on peut très facilement accoler l’étiquette de « grand cerveau ». Mais cette manière de penser s’enracine dans un malaise réel.

Le principe du debunking, lui, ne s’intéresse pas à ce malaise : il postule qu’il suffit de déconstruire point par point tel ou tel récit afin de mettre en évidence qu’il repose sur du vent. Or avec les complots, il ne s’agit plus de faits ; il s’agit de croyances. Ce sont deux choses différentes. Bref, pour lutter contre les complots, il faut lutter contre le capitalisme. Selon moi, on ne comprendra rien au mouvement conspirationniste tant qu’on n’étudiera pas de près le fonctionnement du capitalisme contemporain et sa manière de rejeter la faute sur des groupes ou des individus particuliers face à des problèmes structurels.

N’est-ce pas un peu abstrait ? Comment lutter contre le complotisme au quotidien, dans ce cas ?

Plutôt que de décrire les personnes qui croient aux complots comme ignorantes ou stupides, il faut leur parler. Un site comme Conspiracy Watch fait beaucoup de mal à la cause que j’essaye de défendre : le ton employé est arrogant, élitiste, classiste. C’est l’exemple idéal-typique de tout ce qu’il ne faut pas faire, selon moi. C’est d’autant plus contre-productif que les personnes dont on parle sont souvent nos proches, ce sont nos mères, nos pères, nos sœurs, nos frères, et nos meilleurs amis !

Le conspirationniste Alex Jones, en 2020 © Vic Hinterlang / Shutterstock

 

Il faut donc parler avec respect à toutes les personnes qui croient aux théories du complot. Il faut leur dire : « Je comprends d’où vient ton sentiment, d’ailleurs je ressens à peu près la même chose. » Oui le système est affreux, oui nos conditions de vie sont misérables et oui il existe beaucoup d’inégalités et d’injustices dans la société. Mais ce n’est pas une raison pour désigner des boucs-émissaires. Toute la différence réside dans le sens que l’on donne à « ils » dans l’expression « Ils nous manipulent ». Or, la plupart du temps, quand on creuse, on se rend compte que la plupart des gens suivent un mécanisme de remplacement : à la place d’une réflexion structurée autour du capitalisme ou des structures sociales, on va vers le plus facile – le Juif, le Reptilien. Basculer vers la critique du capitalisme prend plus de temps, nécessite plus de lecture et de culture ; autant de ressources qui ne sont pas accessibles à tous. Donc il faut trouver des points d’accroche avec les complotistes, et ces points d’accroche se situent – en tout cas pour moi – dans le rejet du système tel qu’il est. Cela étant dit, il reste évidemment difficile de trouver le bon équilibre, de savoir où placer la ligne rouge. C’est ce que j’essaye de faire tout au long du livre, mais il n’y a pas de réponse parfaite. Cela dépend beaucoup des situations.

Racontez-nous comment le collectif dont vous faites partie, Wu Ming, a malgré lui inspiré le mouvement QAnon, à partir de votre roman Q, publié en 1999.

À l’époque, il ne s’agissait pas encore de Wu Ming mais du Luther Blissett Project, un collectif auquel j’appartenais et avec lequel nous avions publié ce fameux roman, Q. Je ne crois pas qu’il ait directement inspiré le mouvement QAnon lui-même, mais il a effectivement joué un rôle dans son émergence. À l’automne 2017, quand un internaute anonyme a publié un post 4Chan mentionnant l’existence de Q, la référence n’était pas évidente. Mais la probabilité que l’auteur de ce post ait eu connaissance de l’existence de notre roman est, selon moi, très forte. Les coïncidences sont nombreuses : il utilise des messages cryptiques, il signe de la lettre Q et il affirme être infiltré dans les structures du pouvoir. Ce sont trois caractéristiques communes avec notre roman. De plus, notre personnage principal affirme qu’une bataille entre les forces du mal et les forces du bien est imminente, tout comme dans le post 4Chan en question.

« L’une des spécificités de l’extrême-droite contemporaine est qu’elle militarise l’ironie »
– L’écrivain italien Wu Ming 1

Le vrai mystère selon moi, c’est : pourquoi ? Quelle était l’intention de la personne derrière ce message qui a par la suite initié QAnon ? On peut déjà exclure l’idée que c’était une opération planifiée depuis le début. Cela paraît très improbable car personne n’aurait été capable de prévoir que le message prendrait de telles proportions, il aurait fallu être un prophète ! La première hypothèse que l’on peut formuler est plutôt celle du shitposting : une personne sans histoire s’amuse, sans arrière pensée, en se faisant passer pour un agent du FBI. Le problème est que le message arrive dans un contexte particulier, juste après le Pizzagate et l’arrivée de Trump à la Maison Blanche : les réactions en chaîne ne tardent pas et voilà, c’est trop tard pour l’arrêter. L’autre possibilité, c’est que le message soit en fait un canular venant de la gauche. Quelqu’un voulant démontrer que les trumpistes et les fascistes sont capables d’avaler n’importe quoi, même la plus absurde des théories. Si tel est le cas, alors force est de constater que le canular a été raté et mal conçu, car les conséquences de cet évènement sont allées jusqu’à une tentative de coup d’État… Tout ça pour dire que le lien entre notre roman et QAnon n’a été que temporaire. Une fois le message devenu viral, le mouvement QAnon a pris une forme et une direction à part entière. La plupart des membres actuels de QAnon n’ont jamais lu notre roman, d’ailleurs ils ne savent sans doute même pas qu’il existe.

Dans votre livre, vous citez l’essayiste David Foster Wallace, pour qui, « pour avoir une fonction critique, l’ironie doit être utilisée de temps en temps seulement, comme figure rhétorique d’urgence. À l’inverse, l’ironie continuelle, persistante, devient opprimante et despotique. » En quoi l’ironie « continuelle » bénéficie-t-elle aux complotistes, selon vous ?

L’une des spécificités de l’extrême-droite contemporaine est qu’elle militarise l’ironie. Aujourd’hui, les fascistes sont capables de tenir des propos racistes ou sexistes en se réfugiant derrière cette notion. Ils publient un message raciste, attendent que cela fasse le buzz et finissent par dire : « Oh non mais je plaisantais, c’est votre problème si vous n’avez pas réussi à comprendre ma subtilité ou que vous n’avez pas de sens de l’humour. » C’est une manière de désarmer son adversaire et d’anticiper toutes les objections possibles, tout en s’assurant que le message lui-même continue de se propager. Entre ce que vous dites et ce que vous pensez qui sera perçu à propos de ce que vous dites, la frontière est souvent ténue. L’extrême-droite a parfaitement compris cela, et c’est ainsi qu’elle est entrée dans ce qu’on a parfois appelé post-ironie. Or ce terme est selon moi trompeur, car la post-ironie reste de l’ironie.

© Mircea Moira / Shutterstock

En plus de cela, nous sommes dans un contexte post-moderne où l’ironie est devenue très en vogue : beaucoup de gens adhèrent désormais aux pires produits culturels – la téléréalité, les tubes pop les plus sirupeux, les gossips hollywoodiens – sous couvert de le faire « ironiquement ». C’est le fameux principe du « Oui je sais que c’est nul, mais je le regarde avec dérision. » David Foster Wallace a d’ailleurs très bien montré que la télévision est un média ironique par essence, même si ce n’est pas toujours intentionnel. Quand un présentateur annonce une nouvelle terrible comme un attentat ou une catastrophe naturelle, par exemple, il ne lui faut que quelques secondes pour passer à l’actualité d’après, souvent beaucoup plus légère. Et il le fait dans le même cadre, avec quasiment le même ton. Cela donne l’impression que la première actualité n’avait pas d’importance. La télévision joue constamment sur cet effet de construction en miroir, elle consiste en une sorte d’auto-contradiction permanente, systémique. Or l’extrême-droite est devenue très forte à ce jeu-là. Comme en témoignent les succès à la fois télévisuels et politiques de Matteo Salvini, Donald Trump ou encore Jair Bolsonaro.

Avec l’avènement de la télévision mais aussi des réseaux sociaux – où il faut constamment jouer de son image – l’ironie est donc devenue une nouvelle forme d’injonction. Elle a été vidé de son contenu critique car elle ne se fait plus aussi rare. Or en principe, elle fait partie de ces armes qu’il faut savoir utiliser avec parcimonie, une fois de temps en temps. Comme elle est désormais présente partout, elle nourrit aussi les pires complots. Je prends juste un exemple, celui de l’adrénochrome : cette molécule avait été mentionnée par le célèbre journaliste Hunter S. Thompson dans son livre Las Vegas Parano, paru en 1971, où il en faisait le point de départ satirique de prétendues cachettes souterraines où Charles Manson aurait dissimulé des enfants. Mais QAnon a récupéré cette idée au premier degré. Résultat, aujourd’hui, certains pensent que des enfants sont enlevés et torturés dans des caves pour extraire de l’adrénochrome directement dans leurs corps, qui serait ensuite commercialisée… Bref, selon moi, nous ne pouvons plus nous permettre d’utiliser la satire ou la parodie pour lutter contre le complotisme, car elle sera soit reçue au premier degré, soit utilisée comme un instrument de déresponsabilisation. Ce qu’il faut, c’est de l’empathie. Il fait renouer le dialogue avec ceux qui sont tentés par les théories du complot, sans les prendre de haut.

Pablo Maillé, Usbek & Rica, 10 septembre 2022.

Photo: Donald Trump, en 2016 © Joseph Sohm / Shutterstock

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