Note #23 – L’étrange étranger

Publié le 27 octobre 2020, dans Revue de presse Note #23 – L’étrange étranger

L’histoire anarchiste est jalonnée de nombreuses figures de militantes et militants infatigables, d’une droiture exceptionnelle. Louise Michel, Emma Goldman, Alexandre Marius Jacob… Et Mohamed Saïl. Kabyle résistant au colonialisme, né à Taourirt en 1894 et mort à 59 ans, à Bobigny, en 1953.

Auteur de nombreux tracts et articles dans des journaux libertaires, tels que « L’insurgé » et « Le libertaire », il fut un militant actif de la Fédération anarchiste (FA) et du syndicat révolutionnaire Confédération générale du travail – Syndicaliste révolutionnaire – Association Internationale des Travailleurs (CGT-SR-AIT). Ayant rejoint très tôt le mouvement libertaire, probablement vers 17 ans, dans les causeries organisées à Alger par un groupe anarchiste local, il émigre ensuite en métropole. Il sera emprisonné en Normandie pour désertion et insoumission pendant la Première Guerre Mondiale. En retournant en Algérie, en 1925, il sera de nouveau emprisonné, cette fois pour avoir critiqué publiquement « le régime des marabouts » et participé au journal « Le flambeau ».

De retour en France, il écrit pour « Le libertaire » et « L’éveil social », dont il dirige « La tribune nord-africaine », un supplément pour l’Afrique du nord, et héberge en son domicile de nombreuses activités militantes. Il sera pour cela très vite surveillé par la police. Il milite ouvertement contre le fascisme italien et allemand, contre le colonialisme et les violences de la France en Algérie, pour l’autodétermination des peuples et pour l’anarchie.
En 1934, il se battra contre les fascistes sur les barricades de la Gare de l’Est, et partira deux ans après se battre en Espagne dans la centurie Sébastien Faure, au sein de la célèbre colonne Durruti. Il y sera blessé à la main et rapatrié en France en 1937.

Il passera une grande partie de la seconde Guerre Mondiale en prison pour avoir diffusé régulièrement des tracts anti-militaristes.

Toute sa vie, il aura lutté pour le savoir et contre les obscurantismes fascistes et coloniaux, et mourra en avril 1953, quelques mois avant l’insurrection algérienne, qui marquera le début de la Guerre d’indépendance d’Algérie.

«Civilisation ! Que signifie ce mot ? L’histoire de toutes les colonisations nous l’apprendra sans conteste : elle se résume à un servage intensif ; c’est le vol, la piraterie, le viol qui l’accompagnent toujours ! »

« L’étrange étranger » est un recueil d’une trentaine de textes courts, coordonné par Francis Dupuis-Deri, et écrit tout au long de la vie de Mohamed Saïl, de 1924 à 1953.

A travers ses textes et les thèmes qui y sont abordés, c’est une parole singulière qui s’exprime : Celle d’un anarchiste algérien, aux préoccupations farouchement décoloniales. Mohamed Saïl, puisant dans les discours et lettres de généraux français datant de la colonisation de l’Algérie, déconstruit le discours ambiant et exhibe les horreurs qui furent faites au nom de la civilisation. Non, la France n’a pas apporté la civilisation à une nation sauvage mais bien réduit un peuple en esclavage, « obligé, pour ne pas mourir de faim, de trimer comme des forçats, pour votre profit, contre un salaire de famine ».

Sept colonnes partirent de Milianah et de Cherchell, devant ravager le pays, enlever le plus de troupeaux possibles, et surtout des femmes et des enfants : Le gouvernement voulait effrayer les populations en les envoyant en France. […] Et je fis prendre à cette colonnes ou je pris moi même 5000 à 6000 têtes de bétail et 70 femmes ou enfants, ainsi qu’un butin précieux, des armes, etc. Du reste, il n’y eut aucun point de résistance sérieuse et la population, entraînée par la famille El Berkani, s’était dispersé au loin, nous abandonnant les habitations, qui furent toutes incendiées.

Il critique l’injustice flagrante du « Code de l’indigénat » qui confisque la terre et les biens des Algériens au profit des dirigeants colons mais qui autorise voir force les « indigènes » à aller au front pour cette patrie qui les exploitent. Tous les hommes naissent libre et égaux en droit », une parole hypocrite qui fut vite oubliée.

Mohamed Saïl alerte aussi sur les divisions qui règnent au sein de la classe algérienne. Lors de la colonisation, certains, les « caïds », saisirent leurs chances et collaborèrent avec les Français pour gagner un peu de pouvoir. Les voici aujourd’hui qui asservissent leur propre peuple, rongés par l’exercice du pouvoir et détestés par leurs concitoyens.

La situation de l’Algérien en France est-elle aussi différente. Il y a légèrement plus de travail en France, et il est mieux payé. Le coût de la vie y est le même qu’en Algérie, mais bien qu’il y ait un peu de solidarité avec les autres ouvriers, l’exploitation y est moins dure qu’en Algérie où la famine fait rage.

Mohamed Saïl, comme tout anarchiste qui se respecte, voue une haine aux communistes de son époque. Bien qu’il appelle au « communisme » originel, il ne voit dans le communisme russe ou dans celui du parti communiste qu’une version différente du fascisme italien. Lorsque le « Secours Rouge », un organe de presse du parti communiste, appellera à sa libération de prison, il publiera en réponse une lettre ouverte afin de ne pas leur être affilié et pour rappeler les horreurs faites en Russie par les Staliniens.

Cette lutte entre communiste et anarchiste, symptôme d’une époque, pourrait paraître datée, mais elle illustre parfaitement les valeurs et les recherches de l’une et l’autre philosophie.

Par ce court recueil, Francis Dupuis-Deri fait entendre une parole discrète, celle des militants anarchistes immigrés, d’Afrique ou du Maghreb, celle des premières luttes post-coloniales. A la suite du recueil « L’anarcho-indigénisme », « L’étrange étranger » est une pierre de plus à l’histoire de l’anarchisme et de ses militant.es et éclaire les soulèvements populaires d’aujourd’hui d’une lumière nouvelle.

« Prenez garde qu’un jour les parias en aient marre et qu’ils ne prennent les fusils que vous leur avez appris à manier pour les diriger contre leurs véritables ennemis, au nom du droit à la vie, et non comme autrefois pour une soi-disant patrie marâtre et criminelle. »

Croatan, 27 octobre 2020

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