Mohamed Saïl, un anarchiste kabyle

Publié le 27 septembre 2020, dans Revue de presse
Remercions Lux de sortir de l’anonymat cet anarchiste qui incarna longtemps le « tempérament indomptable » que l’on prête aux Kabyles algériens. Mohamed Saïl n’est pas un théoricien libertaire, mais un agitateur pugnace et un beau produit du mouvement ouvrier révolutionnaire

De Mohamed Saïl, je ne connaissais qu’une compilation d’articles réunis par l’historien Sylvain Boulouque et publiée dans les années 1990 par un éditeur anarchiste peu connu hors du « milieu » anti-autoritaire1. La présente anthologie, intitulée L’étrange étranger, proposée par François Dupuis-Déri, se veut plus complète, puisque une poignée de textes a été retrouvée en explorant la presse anarchiste. Remercions Lux de sortir aujourd’hui de l’anonymat cet anarchiste qui incarna longtemps le « tempérament indomptable » que l’on prête aux Kabyles algériens.
Vous ne trouverez pas dans ces pages des réflexions ou des questionnements sur l’anarchisme. Mohamed Saïl n’est pas un théoricien libertaire, c’est un agitateur pugnace au caractère rugueux, un beau produit du mouvement ouvrier révolutionnaire2.

Né en Algérie en 1894, devenu libertaire à l’adolescence, Mohamed Saïl a l’insoumission chevillée au corps. Antimilitariste, il est jeté en prison durant le premier conflit mondial. Antifasciste, il est incarcéré pour « port d’arme prohibée » au printemps 1934, période de fortes tensions avec les ligues d’extrême droite ; et deux ans plus tard, il franchit les Pyrénées pour y rejoindre le Groupe international de la colonne Durruti. Antistalinien, il fustige les communistes dociles et serviles, ces « laquais de Staline », ces « radoteurs assermentés » qui veulent enrégimenter la classe ouvrière et le traite d’agent provocateur alors que la répression s’abat sur lui.

Mais Saïl est surtout un adversaire acharné du colonialisme corrupteur et barbare, et de ce code de l’indigénat qui fait du colonisé un esclave… et un immigré en puissance : pour Saïl, émigrer c’est fuir, pour se donner une chance de vivre. Dans ces textes, à mes yeux les plus intéressants de cette anthologie, Saïl n’oppose pas les Algériens aux Français. Internationaliste et anticapitaliste, il plaide, lui le déraciné3, pour l’unité des travailleurs (« Français et Algériens n’ont qu’un ennemi : leur maître ») contre ceux qui les oppriment : l’administration et la bourgeoise coloniales, la « sale clique des marabouts » (« N’attendez rien d’Allah, les cieux sont vides ») et la « canaille vénale », autrement dit les « caïds » qui font régner l’ordre au nom d’Allah, de la République et de la Civilisation. Il souligne que l’entreprise coloniale est tout autant économique que culturelle : spoliation des terres, prolétarisation, mise en servitude, acculturation. Il fait reposer tous ses espoirs sur les « Algériens pur-sang », autrement dit les Kabyles auxquels il prête un « tempérament libertaire et individualiste », un goût pour l’autonomie, l’assembléisme et le fédéralisme, un mépris pour le centralisme mortifère ; des Kabyles victimes jamais résignées de deux vagues coloniales : celle des Arabes, jadis, qui leur imposèrent langue et religion, sans y parvenir totalement ; celle de la France monarchiste puis républicaine. Le propos manque évidemment de subtilité et fait fi de la géographie : comme l’anthropologue James C. Scott l’a montré avec son livre Zomia4, ce n’est pas par goût de l’aventure que des communautés s’installent sur des terres inhospitalières, mais pour échapper autant que faire se peut au pouvoir central, autrement dit à l’impôt, à la conscription et à la surveillance ; l’irrédentisme kabyle est ainsi plus affirmé dans les montagnes que dans la plaine où l’arabisation fut plus rapide. Il n’en demeure pas moins que la Kabylie reste pour le régime autoritaire et kleptocrate algérien un territoire prompt à la contestation sociale et culturelle5

Mohamed Saïl, irréductible militant communiste libertaire, s’est éteint en 1953, quelques mois avant une insurrection qu’il appelait de ses vœux dans ses derniers textes militants. Depuis 2016, dans le village de Taourirt, une plaque honore sa mémoire. La Kabylie insoumise lui doit bien cela.

Notes
1. Saïl Mohamed, Appels aux travailleurs algériens, Volonté anarchiste, 1994.
2. C’est le militantisme qui amène Mohamed Saïl, qui n’a fréquenté l’école qu’une poignée d’années, à prendre la plume.
3. Il émigre en France a priori au début des années 1910.
4. Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, Seuil, 2013.
5. Le pouvoir a longtemps accusé les Kabyles d’instrumentaliser les problèmes sociaux afin de fragiliser l’Etat-nation algérien. Aujourd’hui, le discrédit le frappant est si fort que cette rhétorique ne fonctionne plus guère. Cf. Aïssa Kadri (dir.), Algérie, décennie 2010-2020. Aux origines du mouvement populaire du 22 février 2019, Editions du Croquant, 2019.

Christophe Patillon, Mediapart, 27 septembre 2020

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