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Détail de la couverture du livre «Devenir fasciste».
1 octobre 2025

L’extrême droite, cet alter ego toxique

On la voyait remonter depuis quelques années déjà. Avec la réélection de Donald Trump en novembre 2024, c’est plus que jamais notre réalité : l’extrême droite triomphe à nouveau. Un phénomène qu’il faut penser pour sortir de notre torpeur et mieux résister.

 

Après avoir passé «une année à lire Mathieu Bock-Côté» (Mélancolies identitaires, 2019), Mark Fortier s’est récemment lancé dans la conversion au fascisme. Au-delà de la boutade, il s’agit surtout de saisir ce qui donne au fascisme contemporain sa puissance, en commençant par les faiblesses de nos régimes politiques: «c’est par le centre que s’affaissent les démocraties», explique-t-il.

La grande séduction fasciste

Fortier se penche sur les manières par lesquelles Trump (États-Unis), Meloni (Italie), Orbán (Hongrie) ou Milei (Argentine) ont accédé au pouvoir et implantent des mesures autoritaires. L’analyse est bien documentée, l’écriture est fine et vive. L’apport principal du livre est la réflexion sur la symbolique du fascisme (classique et contemporain). Le salut nazi, par exemple, est l’un de ces instruments de conformité menant à «l’incapacité d’agir librement en commun». Le chapitre le plus réussi est peut-être celui sur le carnaval, où il déclare que «les leaders populistes (…) n’ont pas un caractère héroïque», mais que c’est leur mépris des conventions qui leur donne leur force. Ils invitent à «transformer en expérience ludique» l’impuissance, le désarroi, la rage «contre cette élite morne».

C’est sur la partie Devenir du titre que l’ouvrage m’a laissé sur ma faim. La «conversion» de Fortier reste somme toute assez superficielle et n’interroge pas les glissements bien réels de certaines personnalités associées à la gauche. Il y avait pourtant là une vraie question à creuser: par quelle étrange alchimie l’extrême droite parvient-elle à convaincre certain·es qu’elle défend la laïcité, l’égalité entre les hommes et les femmes, la liberté d’expression et les droits de la personne?

Cet angle mort dans la réflexion de Fortier peut s’expliquer lorsqu’on observe ses constats sur la gauche. À l’opposé de son analyse du fascisme, le commentaire devient imprécis, amalgamant tour à tour libéraux, centristes, démocrates et progressistes. Ces derniers sont essentiellement dépeints en «inquisiteurs» adeptes des «purges» de la soi-disant cancel culture. On pourrait penser que ces critiques sont celles de l’alter ego de Fortier; or, en entrevue, celui-ci compare sans ironie les progressistes à des «ligues de tempérance postmodernes» travaillant à «changer le titre d’un livre d’Agatha Christie» (maintenant appelé Ils étaient dix)1. Il reprend ici à son compte le type de fake news dont l’extrême droite fait ses choux gras. À ma connaissance, aucune organisation de gauche francophone n’a milité pour changer le titre du roman. C’est la famille d’Agatha Christie qui en a pris l’initiative.

Autrement dit, si la «conversion» de Fortier ne parvient pas à interroger certaines dérives bien réelles, c’est peut-être parce qu’une partie de sa grille d’analyse est elle-même prise au piège de la rhétorique anti-woke sur laquelle carburent la droite et l’extrême droite depuis les années 2020. Alors que des profs font grève pour l’école publique, que des écolos et des Autochtones bloquent des infrastructures contre des multinationales et alors que des étudiant·es cherchent à stopper un génocide, sous la plume de Fortier, la gauche apparaît occupée à «révolutionner 3 pronoms personnels» et à «changer le nom d’une poignée de rues». Ce portrait rappelle le discours des Martineau, Durocher et Bock-Côté, sans pourtant le déconstruire.

Au final, Devenir fasciste fournit des clés très utiles pour cerner la dynamique de l’extrême droite contemporaine, mais révèle aussi sans le vouloir les difficultés d’une gauche dite «traditionnelle» à saisir les lignes de front sur lesquelles la bataille antifasciste est appelée à se déployer dans les années à venir.

Le complotisme comme double maléfique

D’une certaine manière, la prémisse de Naomi Klein dans Le double. Voyage dans le monde miroir est assez semblable à celle de Mark Fortier: comment en arrive-t-on à joindre les rangs de l’extrême droite? Comment «des personnes, jadis familières», deviennent-elles «méconnaissables», comme «altérées» par des fantasmes complotistes? Plus largement, comment comprendre le dédoublement «clownesque de l’État fasciste, inséparable jumeau des démocraties occidentales libérales»?

Klein amorce sa réflexion à partir du cas de Naomi Wolf, une intellectuelle féministe libérale avec laquelle elle a été souvent confondue au fil des années. Ce dédoublement, d’abord sans grandes conséquences, s’est avéré de plus en plus dérangeant alors que Wolf a dérivé vers un complotisme de type anti-vaccin et opposé aux fameux chemtrails.

La réflexion dans Le double ratisse large. Klein met notamment en cause les médias sociaux grâce auxquels nous entretenons notre «double numérique», une sorte de mise en marché de soi qui risque de nous emporter dans sa propre logique. La journaliste canadienne s’interroge sur l’image de marque qu’elle-même a véhiculée au fil de sa carrière. Cette introspection est bienvenue, mais pas toujours sur le bon ton: en effet, Klein résiste difficilement à la tentation de se mettre en scène dans sa réflexion. On aurait pu facilement retrancher un cinquième de cette brique de 500 pages pour en rester à l’essentiel.

Néanmoins, il vaut la peine de faire preuve de patience, car le livre devient particulièrement brillant à partir du deuxième quart. Klein plonge dans le balado de Steve Bannon, figure de proue du mouvement MAGA, auquel collabore régulièrement Naomi Wolf. L’ouvrage se penche sur ses troublantes lignes diagonales qu’empruntent ces figures de gauche: «ces exilés du progressisme ne se voient pas comme des transfuges, mais comme des loyalistes: ce sont leurs anciens camarades et collègues les imposteurs».

La critique des géants du numérique et de leur surveillance, les revendications de type «mon corps, mon choix» appropriées par les mouvements de résistance aux vaccins, la récupération du vocabulaire démocrate par les fascistes, la lutte contre l’antisémitisme, tout se retrouve dédoublé et du même coup, dénaturé par les forces d’extrême droite. J’ai ainsi appris que le convoi de camionneurs à Ottawa, au début 2022, était le dédoublement d’un autre convoi, en Colombie-Britannique en 2021, demandant justice suite aux découvertes de dépouilles d’enfants autochtones dans d’anciens pensionnats.

Selon Klein, «il est tout à fait possible que la guerre que mènent Steve Bannon et Naomi Wolf contre la réalité soit la conséquence naturelle de l’effondrement manifeste des grands mensonges qui ont bâti le monde moderne». La chute de ces récits coloniaux et capitalistes est pour l’autrice une occasion à saisir: «dans les décombres, nous pouvons bâtir quelque chose de plus fiable, de plus digne de notre confiance, de plus apte à supporter les chocs à venir». De fait, s’il y a une seule chose que peuvent nous inspirer les complotistes et les fascistes, c’est leur propension à ne pas accepter la réalité telle qu’elle est.

 

1. Chantal Guy, « La chute de l’homme progressiste », La Presse, 2 mars 2025.


Philippe de Grosbois, À babord!, no 105, automne 2025.

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