Introduction à la propagande

Publié le 25 octobre 2007, dans Revue de presse

Comment manipuler l’opinion ? Les leçons du manuel publié en 1928 par Edward Bernays, neveu de Freud, n’ont pas fini de servir.

Ce livre devrait être inscrit au programme de tous les lycéens. Sa valeur civique serait au moins égale à celle de la lettre de Guy Môquet. La lecture et le commentaire à voix haute de l’ouvrage d’Edward Bernays, tranquillement sous-titré Comment manipuler l’opinion en démocratie, serait une oeuvre de salut public. Publié en 1928, Propaganda—à l’époque, avant les catastrophes planétaires du nazisme et du communisme, le mot n’avait pas encore attrapé une connotation péjorative—est un manuel à l’usage des dictateurs, démagogues et autres politiciens peu scrupuleux. Même sous nos latitudes, la connaissance des idées d’Edward Bernays, « inventeur » des relations publiques, pourrait constituer une partie du bagage idéal de l’honnête citoyen de ce début de XXIe siècle. « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique, explique Bernays. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. » Et ce petit ouvrage entreprend de donner à ses lecteurs les clefs du management des opinions, et pas seulement dans le domaine politique. Bernays parle de l’art, des oeuvres sociales, de la religion, ou encore des « activités féminines ». Joseph Goebbels, ministre de la Propagande du régime nazi, fut un lecteur particulièrement attentif de Propaganda.

Drôle de destinée pour un livre écrit par le neveu de Sigmund Freud. Né à Vienne en 1891, Bernays émigre avec ses parents aux États-Unis à la fin du XIXe siècle (il mourra à Boston en 1995). À l’âge de 21 ans, le jeune homme, qui commence sa carrière comme journaliste, jette les bases des relations publiques modernes, en orchestrant de manière « invisible » le lancement d’une pièce à scandale, Damaged Goods. Les premiers clients d’Edward Bernays vinrent du milieu du spectacle, comme le danseur Nijinsky et le ténor Enrico Caruso. Très tôt, il intègre la phrase de Napoléon «Ce que j’admire le plus dans le monde ? C’est l’impuissance de la force pour organiser quelque chose».

Jouer avec les émotions est essentiel

Aucun adage ne paraît aussi stupide à l’ancêtre des spin doctors actuels que Vox populi, vox dei. « Heureusement, la propagande offre au politicien habile et sincère un instrument de choix pour modeler et façonner la volonté du peuple. » Le neveu de Freud, qui faisait sans cesse référence à son oncle dans son travail, affirme qu’il est « essentiel que le directeur de campagne sache jouer des émotions en fonction des groupes ». Le livre d’Edward Bernays n’a sans doute jamais été plus pertinent qu’à notre époque, où l’émotion triomphe.

Jean-Sébastien Stehli, L’express, octobre 2007

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