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Portrait photo de Mathieu Bélisle.
20 octobre 2025

L’espoir, malgré tout

Tout le monde aime l’espoir. Ou du moins, personne ne s’oppose à l’idée. C’est pourquoi j’ai été étonné — même si je m’en doutais un peu — de constater à quel point les philosophes s’en méfient depuis toujours, y voient une valeur trompeuse, à double face. Car si l’espoir témoigne d’un élan, il suppose aussi une attente, laquelle risque à tout moment d’être trahie par les circonstances. S’attendre à mieux, ou seulement à autre chose que ce qui nous arrive, c’est courir le risque de la déception. Voilà pourquoi les stoïciens en sont les plus farouches adversaires, préférant accepter ce qui est plutôt que désirer ce qui pourrait être. Celui qui espère a toujours peur, affirme Sénèque, peur du présent, qui lui semble hostile, et plus encore de l’avenir, source d’incertitude et d’angoisse. « Tu cesseras de craindre si tu as cessé d’espérer », écrit-il à son ami Lucilius.

Le problème de l’espoir, c’est qu’il cache une vérité désagréable : si nous en avons tant besoin, s’il nous paraît si urgent et nécessaire, c’est parce que nous n’arrivons pas à être heureux, ici et maintenant, que la vie nous est pénible, insatisfaisante, douloureuse, qu’il faut donc se projeter dans un lieu ou un temps où les causes de notre souffrance auraient enfin disparu. En somme, ce sont les gens malheureux qui ont besoin d’espoir. Les gens heureux, au contraire, ne sentent pas même la nécessité d’espérer : ils se contentent tout simplement de vivre, se laissent porter par le mouvement qui les mène du présent vers l’avenir, sans se soucier du manque ou de l’absence. Ils apprécient ce qu’ils ont et ce qu’ils sont, ou du moins : ont appris à l’apprécier.

L’espoir comporte ainsi une part obscure, inquiétante, qui peut nous pousser vers la fuite loin du présent, en quête d’un refuge, réel ou imaginaire, appelé à nous consoler de notre malheur. C’est d’ailleurs la critique que Nietzsche adresse à ceux qui attendent le paradis à la fin de leurs jours : en misant tout sur l’au-delà, ils négligent de profiter de la vie ici-bas, la seule qu’ils ont. La réalité est ainsi gaspillée au profit d’une abstraction.

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Sauf que voilà, quelque chose en nous — en moi, en tout cas — résiste à cette interprétation sévère formulée par les philosophes. Nous sommes trop attachés à l’espoir et à ce qu’il représente pour consentir à nous en séparer aussi facilement. Peut-être est-ce la faute de la religion, qui nous a appris à rêver de messie et de rédemption, nous a fait croire à cet Éden dont nous aurions été chassés et qu’il s’agirait de retrouver. Peut-être est-ce la faute des révolutionnaires, dont les désirs d’égalité, de fraternité et de liberté nous ont appris à juger la vie présente à l’aune d’un monde meilleur, à ne pas nous contenter de peu. Peut-être est-ce simplement parce que le monde est trop mal en point pour que nous l’acceptions tel qu’il est. Quoi qu’il en soit, nous sommes, tous et toutes, que nous le voulions ou pas, les fils et les filles de l’utopie, les enfants du paradis (ce qui est peut-être la même chose), habités par la conviction intime que la vie n’est rien sans l’idéal, qu’il ne suffit pas de vivre, encore moins de survivre, qu’il faut aussi apprendre à rêver de mieux, à être et agir en vue de quelque chose de plus grand. Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes des êtres de transcendance.

Bien sûr, le danger contenu dans la valeur de l’espoir ne disparaît pas pour autant. Et si beaucoup d’utopies ont viré au désastre, c’est que trop souvent, le désir d’un monde meilleur s’y est affirmé au détriment de la vie même. Tout projet social ou politique qui prétexte un bien futur pour justifier un mal présent est condamné à l’échec. Toute idéologie (ou philosophie, ou religion) qui exige de renoncer au bonheur réel au profit d’un bonheur hypothétique est viciée dans son fondement même. Car chaque fois, c’est l’espoir qui est trahi, dans la mesure où l’espoir n’est rien d’autre que la vie même, sans cesse recommencée, qui demande à s’épanouir là où elle est.

L’espoir, en somme, c’est la vie comme expérience et comme promesse. Je pense ici à ma fille, dont la question est à l’origine d’Une brève histoire de l’espoir (Lux) : « Papa, est-ce que le monde va brûler? » Les enfants que nous chérissons, nous les aimons non seulement en raison de la vie qu’ils incarnent ici et maintenant, dans une joie pure et parfaite, mais aussi, et peut-être surtout, en raison des infinies possibilités que renferme leur vie, qui nous font voir et sentir tout à la fois ce qui est et ce qui sera.

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Au cours de l’écriture de mon livre, je suis passé, sans bien m’en rendre compte, de la beauté des enfants à celle des arbres, dont j’admire la longévité et la résilience, qui incarnent la vie qui parvient à durer, envers et contre tout. Saviez-vous que dans un jardin situé au centre d’Hiroshima, un ginkgo biloba a recommencé à pousser quelques mois seulement après la terrible explosion? Qu’à moins d’un kilomètre de ground zero, à Nagasaki, deux camphriers, aujourd’hui âgés de 500 ans, se tiennent debout, toujours vivants? Que dans l’étendue désertique de la Sierra Nevada, en Californie, un pin bristlecone, âgé de 4 856 ans, produit chaque printemps de nouveaux bourgeons, comme s’il se trouvait au commencement du monde?

Si les enfants nous enseignent la beauté de l’instant, de cette vie sans limites qui jaillit et se répand, les arbres nous enseignent la nécessité de la patience, la valeur de la durée. Et voilà pourquoi, en voulant répondre à l’inquiétude de ma fille à propos de l’avenir, j’ai éprouvé la nécessité de remonter dans le passé de l’humanité la plus lointaine, jusqu’à ce moment où nos ancêtres ont appris à se tenir debout — comme des arbres. J’ai compris qu’on ne pouvait pas regarder loin devant si on ne savait pas regarder loin derrière, que le problème de notre société tient au fait que nous sommes enfermés dans un présent détaché de toute forme de continuité, étranger au temps long, et donc par nature anxiogène, nous entraînant dans un monde parallèle où l’humanité, obnubilée par sa propre fin, vogue de catastrophe en catastrophe, sans plus aucune place pour la beauté. Toutes ces nouvelles en continu ont pour conséquence de nous maintenir dans un état de découragement tout aussi continu.

Si je n’ai pas toutes les réponses, je suis convaincu d’une chose : nous avons un besoin urgent de retrouver confiance dans la suite du monde, de croire que l’heure de la fin n’a pas encore sonné, que nous pouvons encore jouir de la vie, aimer, partager, construire, nous réjouir de la beauté que nous créons, de celle qui nous entoure. Oui, je sais, le monde brûle, la violence et la destruction font rage, l’injustice est partout, inutile de le nier. Mais il n’y a aucun moyen de changer les choses si nous ne retrouvons pas d’abord l’amour de la vie, la joie d’être là, si nous ne cultivons pas pour nous-mêmes et pour les autres le plaisir d’exister, la foi dans un avenir que nous devons apprendre à chérir, et qui commence maintenant.

 

Mathieu Bélisle
Mathieu Bélisle est essayiste et professeur de littérature. On lui doit cinq livres : Bienvenue au pays de la vie ordinaire (2017), L’empire invisible (2020) et Ce qui meurt en nous (2022), parus chez Leméac; et Quelqu’un doit parler (2024; avec Alain Vadeboncœur) et Une brève histoire de l’espoir, parus chez Lux. Membre du comité de rédaction de la revue L’Inconvénient, il a collaboré aussi à La Presse et à Radio-Canada. Il a remporté le prix Pierre-Vadeboncœur et a obtenu à trois reprises le prix de la SODEP du meilleur essai.


Mathieu Bélisle, Les Libraires, 20 octobre 2025.

Photo : © Vincent Morreale

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