Les «grands-mères rouges» du mouvement international des femmes

Publié le 30 juin 2021, dans Tribune Les «grands-mères rouges» du mouvement international des femmes

Féministes de l’Est et du Sud, une contribution oubliée

En dépit d’une actualité éditoriale prolifique, l’histoire du féminisme a ses angles morts. La contribution des pays de l’ancien bloc de l’Est n’y est par exemple que rarement mentionnée. Pourtant, l’alliance que nouèrent leurs organisations de femmes avec celles des anciennes colonies du Sud a joué un rôle majeur dans les progrès de l’égalité entre les sexes dans le monde.

 

Si vous êtes une femme qui vit et travaille en Occident aujourd’hui, vous ne connaissez certainement pas le nom des Bulgares Elena Lagadinova et Ana Dourcheva, ou des Zambiennes Lily Monze et Chibesa Kankasa, à qui vous devez pourtant une partie de vos droits. Si vous n’avez jamais entendu parler d’elles, c’est parce que les vainqueurs de la guerre froide ont gommé de leur récit les nombreuses contributions des femmes du bloc de l’Est et des pays du Sud au mouvement féministe international. Le triomphalisme de l’Occident après la disparition de l’Union soviétique a effacé des mémoires tout héritage positif associé à l’expérience socialiste. Celle-ci est désormais réduite à l’autoritarisme, aux files d’attente devant les boulangeries, au goulag, aux restrictions de voyages à l’étranger et à la police secrète.

Les Occidentaux ont tendance à ignorer que la modernisation rapide de la Russie et de certains pays d’Europe de l’Est a coïncidé avec l’avènement du socialisme d’État. En 1910, par exemple, l’espérance de vie en Russie tsariste avoisine 33 ans, contre 49 ans en France. En 1970, elle a plus que doublé, atteignant en URSS 68 ans, soit trois ans de moins seulement qu’en France. L’Union soviétique inscrit le principe d’égalité juridique entre les sexes dans sa Constitution dès 1918 et légalise l’avortement en 1920 — une première mondiale. Elle déploie des efforts ambitieux pour financer des modes de garde d’enfant collectifs bien avant que l’Ouest ne s’en préoccupe, et investit massivement dans l’instruction et la formation des femmes. Malgré les multiples dysfonctionnements de la planification centralisée, le bloc de l’Est accomplit après la seconde guerre mondiale d’importants progrès scientifiques et technologiques, auxquels les femmes contribuent grandement.

Bien sûr, tout est loin d’être parfait. L’avortement est à nouveau interdit en 1936 et le demeurera jusqu’en 1955. La culture patriarcale oblige les femmes à assumer, en plus de leur travail rémunéré, les tâches domestiques dont les hommes (…)

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Kristen R. Ghodsee, Le Monde diplomatique, no 808, juillet 2021

Photo: Angela Davis (au centre), après sa sortie de prison, avec Elena Lagadinova (à droite), à Sofia, en 1972. Archives personnelles d’Elena Lagadinova