ACTUALITÉS

Portrait photo de Ruba Ghazal, assise sur un banc de parc.
3 novembre 2025

«Les gens du pays viennent aussi d’ailleurs»: Ruba Ghazal, «l’immigrante parfaite»?

La co-porte-parole féminine de QS s’ouvre dans un essai qui oscille entre autobiographie et revendications politiques.

 

Fille de réfugiés palestiniens née à Beyrouth, Ruba Ghazal a immigré au Québec en 1988, à l’aube de l’adolescence, après avoir passé quelques années à Abou Dhabi. Son histoire intrigante est au cœur de son essai, Les gens du pays viennent aussi d’ailleurs. « Ça fait très longtemps que j’écris ce livre dans ma tête », explique la politicienne en entrevue avec Le Devoir. « Depuis que je suis députée, je me rends compte que mon parcours attire beaucoup les gens. »

Son essai comble ainsi les appétits gourmands de ceux qui se demandent comment elle a bien pu aboutir à l’Assemblée nationale, elle, fille de musulmans humbles et, surtout, effrayés par la politique — car qui, après avoir vécu l’instabilité du Moyen-Orient, ne le serait pas d’instinct ?

Ruba Ghazal décrit les hauts et les bas de son arrivée en sol québécois. Elle revient sur la construction de son sentiment d’appartenance identitaire dans, par exemple, la classe d’accueil de M. Gilles, professeur marquant de son parcours, dont l’obsession était de « mettre [les nouveaux arrivants] en contact avec la fibre, la texture du pays. Il ne cherchait pas à faire [d’eux] des francophones, mais des Québécois ». Partant de cette anecdote personnelle pour déplorer les compressions des dernières décennies dans le financement des programmes d’intégration et de francisation des immigrants, Ruba Ghazal montre bien dans son essai que ses lignes politiques viennent du cœur.

Elle profite également de ce livre pour « s’humaniser », notamment en expliquant pourquoi elle n’a pas d’enfants. « J’aurais aimé entendre l’histoire d’une femme qui n’aurait pas réussi à avoir des enfants, qui serait passée par les démarches de procréation assistée. Je me suis dit qu’écrire ça, ça allait peut-être faire du bien à d’autres femmes », explique-t-elle au Devoir. Selon elle, rendre la politique plus humaine est un moyen de préserver la démocratie, pour laquelle elle se dit, en entrevue, « très inquiète » ces temps-ci.

Elle y retrace aussi la montée de son indépendantisme et revient sur son cœur brisé, lors du référendum pour l’indépendance du Québec de 1995 — surtout après avoir entendu en direct le discours de défaite du premier ministre péquiste de l’époque, Jacques Parizeau, affirmant que le camp du Oui avait perdu à cause de « l’argent puis des votes ethniques ». Mais Ruba Ghazal insiste sur ceci : son parcours, bien que forcément unique, n’a rien de si particulier. Elle le considère comme largement commun, partagé.

Devoir de raconter

Entre les pages de son livre se dessine un parcours d’immigrants « réussi », de parents et d’enfants qui, bien encadrés à leur arrivée en sol québécois, ont appris à arrimer leur culture d’origine aux mœurs québécoises et à bien « s’intégrer ». « Je raconte mon histoire, cette danse que j’ai avec le Québec, cette histoire d’amour qui s’est créée, mais c’est une histoire universelle aussi », souligne-t-elle.

« C’est l’histoire de Kim Thúy, ajoute-t-elle, celle de Caroline Dawson, de mes amies Sarah, Alexandra… C’est très important pour moi de dire que je ne suis pas l’immigrante parfaite. J’ai peur de ça, des fois. Le premier ministre [François Legault], souvent, quand je lui pose des questions, il me ramène à ça : “Ah, vous, vous parlez bien français, vous, vous êtes bien, mais…”. Pourtant, mon histoire, elle n’est pas banale, car chaque histoire est unique, mais elle est très commune. »

« Le jour où je me suis dit qu’il fallait vraiment que je raconte mon histoire, c’était en 2021, pendant la pandémie. François Legault a alors dit que les Québécois qui gagnaient en bas de 56 000 $ étaient un problème pour lui. Et c’est à ce moment-là, où on a présenté les immigrants comme un problème pour le Québec, que je me suis dit que c’était vraiment un devoir de raconter mon histoire », explique Ruba Ghazal.

Quatre ans plus tard, grâce à l’aide de Sandrine Bourque, attachée de presse de Québec solidaire, le livre Les gens du pays viennent aussi d’ailleurs est publié : « J’avais besoin d’aide, car mon essai, je l’aurais écrit en 2030 autrement, probablement. J’adore écrire, je prends le temps de le faire sur mes réseaux sociaux, mais ça me prend du temps. J’avais envie d’accoucher de ce livre-là rapidement. » Il fallait que le message sorte, autrement dit, mais plus qu’en morceaux épars, glanés çà et là par les journalistes en point de presse.

« En littérature, on prend le temps de se déposer. Souvent, j’ai parlé de bribes de mon récit dans des discours à l’Assemblée nationale, dans des entrevues, dans des points de presse, là où on n’a pas le temps de bien se faire comprendre, où les nuances se perdent. J’avais besoin de déposer mes idées, et de prendre le temps de le faire sans cette urgence du quotidien. D’avoir une réflexion et de la partager, et que les gens qui m’écoutent ne soient pas non plus dans cette urgence, comme celle des réseaux sociaux. »

Arme de combat

En se prêtant au jeu de la littérature, Ruba Ghazal s’inscrit à sa façon dans le sillage du célèbre poète Gérald Godin, élu lui aussi dans Mercier de 1976 à 1994. Y a-t-il quelque chose de spécialement littéraire dans l’air de cette petite parcelle de la carte électorale ? Ce qui est certain, c’est qu’aux yeux de Ruba Ghazal, écrire un livre est résolument complémentaire à ses fonctions politiques.

En 2021, le professeur de littérature de l’Université Laval Jonathan Livernois publiait Entre deux feux. Parlementarisme et lettres au Québec (1763-1936). L’un de ses constats ? Le profil d’un politicien doublé d’un « homme de lettres », assez commun dans les débuts de notre histoire parlementaire, s’est raréfié au fil du temps. Pourquoi ne pas le ramener au goût du jour ? Car après tout, les lettres ne sont-elles pas une pertinente « arme de combat », comme l’a affirmé Annie Ernaux en 2022 après avoir reçu le prix Nobel de littérature ?


Florence Bordeleau-Gagné, Le Devoir, 3 novembre 2025.

Photo: Adil Boukind / Le Devoir

Lisez l’original ici.

infolettre

Conception du site Web par

logo Webcolours

Webcolours.ca | © 2026 Lux éditeur - Tous droits réservés.