Les fantômes de l’abolition de l’esclavage dans l’oeil d’Howard Zinn

Publié le 28 mai 2022, dans Revue de presse Les fantômes de l’abolition de l’esclavage dans l’oeil d’Howard Zinn

Le mouvement pour la reconnaissance des droits civiques des Afro-Américains dans les années 1960 s’est exprimé devant le Lincoln Memorial à Washington. Le président Abraham Lincoln n’avait-il pas aboli l’esclavage des Noirs en 1863 ? L’historien Howard Zinn rappelle qu’en 1858, Lincoln avait déclaré qu’« une différence physique entre les races » empêche « l’égalité sociale et politique ». Était-ce le mystère américain ?

Howard Zinn (1922-2010) estime que se trouverait à la source du mystère la « mystique sudiste », celle de la Confédération des États du sud du pays, qui soutenait l’esclavage et qui s’est séparée des États du nord, en principe hostiles à celui-ci, lors de la guerre de Sécession (1861-1865) remportée par le Nord. Il conclut avec lucidité : « La spécificité de la mystique sudiste disparaît dès qu’on voit que Blancs et Noirs se comportent en êtres humains, que le Sud n’est qu’un miroir déformé du Nord. »

Cette réflexion remonte à 1963 et se trouve dans Combattre le racisme, recueil d’essais inédits en français « sur l’émancipation des Afro-Américains », traduit de l’anglais par Nicolas Calvé et préfacé par l’intellectuel noir Cornel West. Le livre est le fruit de l’expérience de Zinn comme professeur d’histoire de 1956 à 1963 à Atlanta, au Spelman College, établissement d’enseignement supérieur pour jeunes filles noires. En 1963, le collège le licenciera en raison de sa lutte contre la ségrégation raciale.

Part de paradoxe

Malgré sa lucidité, Zinn, né à New York de parents juifs, n’était pas insensible, écrit-il après y avoir travaillé, au « mystérieux et terrifiant Deep South, imprégné de sang et d’histoire, décor des romans de William Faulkner ». Même s’il reconnaît que l’esclavagisme du Sud est « à l’origine » de la guerre de Sécession, sa profonde analyse lui fait établir que, malgré les « aspects inhumains » de cette pratique, les causes de la guerre sont surtout politico-économiques.

Le Sud indisposait les puissants, précise Zinn, par « son rejet des tarifs, son opposition aux banques, son anticapitalisme » et son anticentralisme. Il donne raison au président de la défunte Confédération sudiste qui, en 1861, avait affirmé que « les motivations du Nord n’avaient rien d’humanitaire et reposaient plutôt sur le désir de contrôler l’Union », c’est-à-dire l’ensemble des États-Unis.

L’essayiste raconte pittoresquement la déségrégation dans les États du Sud, au cours des années 1960, des bibliothèques, des casse-croûte du détaillant Woolworth par des sit-in non violents. Zinn note qu’à la différence du Nord, beaucoup plus cosmopolite, le Sud reste culturellement plus anglo-saxon chez les Blancs et, comble du paradoxe, aussi chez les Noirs, comme si les fantômes de l’abolition de l’esclavage, en dépit de leur antagonisme légendaire, finissent par se ressembler dans la vie quotidienne.

Michel Lapierre, Le Devoir, 28 mai 2022

Photo: Getty Images

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