Les chemins de traverse de la petite bonté
Quand Mélikah Abdelmoumen reçoit le coup de fil, elle est à Montréal. L’appel vient d’un hôpital, à Lyon, ville où elle a vécu de nombreuses années. C’est Florina, mineure, sans domicile fixe, qui lui annonce qu’elle va accoucher. Qu’est-ce qui peut bien pousser une figure importante de la scène littéraire québécoise à écrire à cette jeune tsigane? Elle se remémore son arrivée à Lyon, sa solitude, et la rencontre avec Annick, qui l’emmène sur un terrain à l’abandon où survivent «une quarantaine de familles [qui] vivent dans des cabanes construites à même la terre battue; […] originaires pour la plupart de Roumanie». Florina a alors 4 ans, «sans chaussures en plein hiver.»
L’autrice témoigne combien la France est dure, intransigeante, violente: les camps démantelés, écrasés par les bulldozers, les abris de fortune sous les bretelles d’autoroute, les tentative de relogement dans des bâtiments désaffectés. Mais il y a Fabian et Clara, qui construisent des cabanes pleines de poésie, mais sans toilette, ni eau courante, ni électricité. «Qui osera me dire que parce qu’on est pauvre, on doit s’interdire de vouloir du beau pour soi-même et à partager avec ceux qu’on aime?» Mélikah A. rentre dans le dur des préjugés, des fantasmes où nous enfermons ceux que l’on nomme indifféremment les Roms, les Gitans, les Manouches. S’intercale au récit au plus près de la famille de Fiona, toute une documentation politique, ethnologique, sociologique, philosophique, littéraire. Récit dense dont le moteur est l’indignation, celle de l’autrice, des enseignants, des associations, des chefs d’établissement – qui ouvrent l’école plus tôt pour que les enfants n’attendent pas dehors dans le froid.
Quand deux êtres se rencontrent écrit Mélikah A., naît «une autre source de joie, de se tâter l’âme, d’y trouver un nouveau relief et de se dire: “Oh! Ceci est nouveau en moi, et c’est à elle que je le dois!”». Tant d’humanité rendue impossible, si l’on ne prend pas les chemins de traverse de la petite bonté.
Virginie Mailles Viard, Le Matricule des anges, no 273, mai 2026.