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24 janvier 2016

Le Soleil, 4 novembre 2009

Livre référence:
La mentalité américaine

La première année d’Obama: « Méfiez-vous des hommes providentiels »

(Québec) Il y a un an, Barack Obama était élu président des États-Unis. Et l’historien Howard Zinn applaudissait. Mais pour cette figure historique de la gauche américaine, le président n’a pas été à la hauteur des espoirs immenses placés en lui…

Après avoir applaudi l’élection d’Obama, Howard Zinn (qu’on voit ici en compagnie de l’actrice Marisa Tomei lors d’une conférence en 2008) estime maintenant que le président n’a pas été à la hauteur des espoirs. ?

À 87 ans, Howard Zinn suscite encore des sentiments partagés. Pour les uns, il demeure un radical incorrigible. Le survivant un peu gênant des grandes luttes du passé. Pour les autres, il apparaît comme une sorte de conscience. Une voix solitaire qui s’élève périodiquement pour fouetter les tièdes. Howard Zinn a lutté pour l’égalité raciale, à l’époque où cela constituait une hérésie. Il a même été emprisonné pour s’être trouvé dans une voiture avec un Noir! Plus tard, il a été l’un des premiers à dénoncer l’absurdité de la guerre du Viêtnam. Et dès le premier jour, il a dénoncé l’invasion de l’Irak.

Encore une fois, aujourd’hui, Zinn se retrouve à contre-courant. Finie la lune de miel avec Barack Obama. Rejoint à sa résidence de Cape Cod, l’historien ne mâche pas ses mots. «Le président a fait de belles promesses. Il a aussi prononcé des discours importants. Mais les gestes n’ont pas suivi les paroles. En Irak, par exemple, il se targue de diminuer le nombre de soldats américains. Mais rien ne laisse supposer un retrait complet. De plus, il ne parle jamais des entrepreneurs et des mercenaires privés qui se trouvent là-bas.»

Howard Zinn reconnaît à Barack Obama le mérite de présenter un visage plus amical des États-Unis au reste du monde. Mais cela lui apparaît insuffisant. «En Afghanistan, les combats augmentent, soutient-il. Nos bombes continuent à tuer un grand nombre de civils, même s’il apparaît évident que nous ne résoudrons pas les problèmes du pays par la guerre. Nous ne devrions pas être une superpuissance militaire. Nous devrions être une superpuissance humanitaire.»

La guerre, Howard Zinn l’a connue à bord des bombardiers américains, durant la Deuxième Guerre mondiale. Engagé volontaire à 21 ans, il a participé à l’anéantissement de plusieurs villes européennes, notamment Berlin. Il en est revenu à jamais vacciné contre la guerre. Le terrible bombardement au napalm de la ville française de Royan, en 1945, hante encore ses souvenirs. Quelques années plus tard, Zinn est retourné sur les lieux, pour consulter des archives et rencontrer des survivants. Il en est revenu avec la conviction que rien ne justifiait la boucherie du point de vue militaire. Selon lui, l’opération a été ordonnée par des officiers désireux d’obtenir un avancement rapide.

En 2002, le groupe System of a Down a intégré une citation de Zinn sur cet épisode peu glorieux de la guerre dans sa chanson A.D.D. (American Dream Denial): «Il n’y a pas de drapeau assez grand pour couvrir la honte que devrait inspirer la mise à mort d’innocents au nom d’objectifs inatteignables.»

Le syndrome du sauveur

En entrevue, Howard Zinn réserve ses critiques les plus dures à la réforme de l’assurance santé de Barack Obama. «En matière de santé. il fait tellement de compromis sur les compromis qu’il ne reste quasiment plus de réforme, s’insurge-t-il. Le président aurait pu se présenter devant le Con­grès et dire : « Voilà ce que je veux. » Il aurait pu offrir aux Américains un système universel public, comme on en trouve dans tous les pays développés. Mais il est arrivé avec un plan si compliqué que la plupart des gens n’y comprennent pas grand-chose. Un an plus tard, le président peine encore à l’expliquer.»

Mais il n’importe. Pour Howard Zinn, ce ne sont pas les initiatives des présidents, du Congrès ou de la Cour suprême qui améliorent la société. Plutôt l’action «des gens ordinaires». Dans son tout dernier livre traduit en français, La mentalité américaine, il déplore que beaucoup de ses concitoyens puissent croire qu’un sauveur à la manière de Barack Obama puisse résoudre tous les problèmes. Selon lui, Lincoln n’aurait jamais signé la proclamation d’Émancipation «si le vaste mouvement antiesclavagiste, qui avait pris une ampleur considérable des années 1830 aux années 1860, n’avait pas existé». Et il affirme que la journée de travail de huit heures serait encore une utopie «s’il avait fallu se fier au Congrès et aux présidents».

Reste qu’à travers le monde francophone, Howard Zinn est d’abord connu pour son Histoire populaire des États-Unis. Les événements y sont racontés à travers le point de vue des éternels négligés, à savoir les Indiens, les Noirs, les femmes et les immigrants. «Mon héros, ce n’est pas [le président] Théodore Roosevelt, qui aimait la guerre et qui a même félicité un général après le massacre des villageois au Philippines […], a expliqué Zinn. Mon héros, c’est l’écrivain Mark Twain, qui a dénoncé le massacre.»

«Je ne suis pas vraiment déçu [de Barack Obama], finit par conclure Howard Zinn. Franchement, je n’avais pas des attentes très élevées. je vous l’ai dit?: ce ne sont pas les présidents qui changent le monde. Croire à ce genre de choses, cela suppose une grande ignorance de l’histoire des États-Unis.»

Rendu là, il serait dommage de ne pas terminer en citant cet extrait fameux de son Histoire populaire : «La plainte du pauvre n’est pas toujours juste, mais si vous ne l’entendez pas, vous ne saurez jamais ce qu’est vraiment la justice.»

– La mentalité américaine au-delà de Barack Obama, 2002, Lux, 130 p.

– Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours, 2009, Lux, 812 p.

Jean-Simon Gagné
Le Soleil, 4 novembre 2009

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