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24 janvier 2016

Le Soir, 21 décembre 2009

Livre référence:
La mentalité américaine

« Obama est un politicien comme les autres »
L’invité: Howard Zinn

Selon le Pr Zinn, nombre d’Américains auraient perdu l’espoir de voir leur situation s’améliorer. Et c’est un sentiment de résignation qui domine.

PROPOS RECUEILLIS PAR WILLIAM BOURTON

Howard Zinn est sans doute, avec Noam Chomsky, l’intellectuel de gauche le plus important des Etats-Unis. Historien et professeur émérite du département de science politique de l’Université de Boston, il fut de tous les grands combats progressistes du XXe siècle : de la lutte contre la ségrégation raciale à la dénonciation des expéditions militaires américaines, du Vietnam au golfe Persique.
La maison d’édition québécoise Lux vient de publier, sous le titre La mentalité américaine. Au-delà de Barack Obama, une compilation de courts textes et allocutions de ce penseur « dissident ».

Dans votre livre, vous expliquez que les Américains grandissent dans l’idée qu’ils forment une grande famille, avec une communauté d’intérêts. C’est la force des Etats-Unis mais aussi, selon vous, le drame de ce pays. Pourquoi ?

Cette idée d’un « intérêt national » (« national interest »), qui est une définition de la « sécurité nationale » (« national security »), a été très utile aux groupes privilégiés qui ont dominé les Etats-Unis depuis ses débuts, parce qu’elle occulte l’énorme différence d’intérêts réels entre les classes privilégiées et le reste du pays et qu’elle unit la masse et l’« élite », ceux qui se trouvent au sommet. En d’autres termes, cela désarme le peuple, cela lui donne à croire que les leaders du pays s’intéressent à ses intérêts. Cela réduit donc la perspective de rébellion. En fait, l’histoire du pays commence avec la Constitution, qui sert les intérêts des possesseurs d’actions et des propriétaires d’esclaves, tout en prétendant servir les intérêts de tous. De la sorte, cette approche permet aux puissants de conserver leur puissance et laisse la majorité du pays sans pouvoir. Vous l’avez laissé entendre, selon vous, une des conséquences de cette propagande est, le blocage de quelque réforme sociale – puisque, pour le dire vite, patrons et employés sont « sur le même bateau ». C’est un peu surprenant vu d’Europe, où on a plutôt tendance à dire que ce qui bloque les réformes sociales aux USA, c’est l’individualisme acharné des Américains… Cet « individualisme acharné » est un mythe. Les Américains ont
toujours été unis au moment d’oeuvrer à rendre leur vie meilleure : les abolitionnistes contre l’esclavage, les fermiers dans les mouvements populaires des années 1890, les ouvriers dans les mouvements syndicaux. Et si les gens qui sont devenus très riches et puissants n’ont pas agi de la sorte, ce n’est pas en raison de leurs efforts en tant qu’« individualistes acharnées » mais grâce aux
énormes aides qu’ils ont reçues du gouvernement : terre gratuite pour les Chemins de fer, protectionnisme et tarifications avantageuses envers les manufactures, subsides aux sociétés commerciales, renflouage en cas de pépins, etc.

Dans votre livre, vous vous livrez
à une intéressante étude historique sur la désobéissance civile. En Europe, nous connaissons le livre de Henry David
Thoreau sur le sujet (1), dans lequel il explique qu’il refuse de payer taxes et impôts pour protester contre l’esclavage et la guerre contre le Mexique. Mais vous expliquez que l’idée a ressurgi à différentes époques de l’histoire moderne des Etats-Unis, notamment durant la
guerre du Vietnam. Est-elle toujours
opérante aujourd’hui ?

L’idée de la désobéissance civile, très en vue à l’époque de l’esclavage et personnifiée par Thoreau en tant qu’acte de résistance au Fugitive Slave Act (compromis fédéral de 1850 entre états nordistes et sudistes, obligeant la restitution à leur propriétaire d’esclaves « en cavale », NDLR) a en effet connu un réveil dans les années 60. Aujourd’hui, il existe toujours des poches de désobéissance civile de la part de gens qui protestent contre la guerre, contre la destruction de l’environnement
ou contre certaines compagnies. Mais cela n’atteint pas le niveau enregistré lors de la guerre du Vietnam. Il faut une situation vraiment dramatique pour que ressorte cette alternative – on a connu cela durant la ségrégation comme durant les années Vietnam. Aujourd’hui, bien que nous soyons en guerre, cela n’apparaît pas aussi sérieux qu’à l’époque et il n’y a pas de dossier aussi dramatique, aussi univoque que la ségrégation raciale. Par
ailleurs, les grands médias ne relayant pas les protestations qui naissent dans le pays ; les gens sont découragés.

On vous rétorquera que si tout le monde évalue une situation selon ses propres règles morales et décide en âme et conscience de respecter ou de ne pas respecter les lois, on versera rapidement dans le chaos et l’anarchie…

Aujourd’hui, nous connaissons l’anarchie au niveau international – guerres et violences ne sont soustendues par aucune règle morale. Et les règles du système économique fonctionnent sans moralité, au bénéfice des super-riches. L’alternative à cette situation n’est pas que chacun suive sa propre voie, et donc le chaos et l’anarchie, mais que les citoyens s’unissent autour de règles morales fondamentales – pas de guerre, égalité dans la richesse. Il est assez ironique que les leaders de notre société, qui ne suivent aucune règle sinon celles qui leur permettent d’accumuler les richesses – en d’autres mots, une sorte d’anarchie – jouent sur la peur de « l’anarchie » pour se prémunir contre les mouvements sociaux. Mais les syndicats qui se lancent dans une grève ne se lancent pas dans la voie de l’anarchie : ils ne font que suivre les règles communes de la moralité, basées sur la dignité et le traitement équitable des travailleurs.

Pourquoi le socialisme n’a-t-il jamais « pris » aux Etats-Unis ? Au début du XXe siècle, l’économiste allemand Werner Sombart avança quelques raisons
devenues classiques, comme les conditions d’existence « acceptables » des travailleurs, la possibilité devenir propriétaire, de monter dans l’échelle sociale… tout cela créant un certain
attachement au système capitaliste. Etes-vous en accord avec cette analyse et est-elle toujours pertinente aujourd’hui ?

Sombart avait raison d’épingler le fait que beaucoup de travailleurs ont l’espoir de pouvoir changer leur situation de l’intérieur du système capitaliste. C’est toujours vrai chez bien des gens, mais il y en a beaucoup d’autres qui ne nourrissent plus de telles illusions. S’ils ne se liguent pas contre le système, c’est parce qu’ils se sentent impuissants. Ce sentiment d’impuissance, qui décourage les gens d’agir pour changer le système, est le principal obstacle à l’émergence d’un mouvement socialiste – ou quel que soit son label. Beaucoup d’Américains croient
aux idées socialistes sans les considérer comme telles – une répartition plus équitable des richesses, un système politique plus démocratique, un gouvernement qui garantisse l’accès à certains services de base en matière d’éducation, de santé, de logement… Il devient de plus en plus clair pour beaucoup que le système capitaliste ne travaille pas au bien-être de la majorité des gens – ils ne pensent pas en termes de « capitalisme » et de « socialisme » mais savent ce qui est juste ou non – mais ils se sentent désarmés pour changer les choses. Historiquement, le peuple a toujours été désoeuvré jusqu’à ce qu’il s’organise, remporte de petites victoires et voie la possibilité de pendre son propre destin en main.

L’arrivée au pouvoir de Barack Obama a suscité un immense espoir, aux Etats-Unis comme dans le monde entier. Douze mois plus tard, quel jugement portez-vous sur son action ?

Oui, Obama a éveillé un grand enthousiasme. Les Américains étaient malades et fatigués de George Bush, et ils ont plébiscité une personnalité jeune, intelligente et séduisante, qui promettait le changement. J’ai voté pour Obama. Mais, connaissant l’histoire des présidents charismatiques – qui étaient en réalité attachés au double principe du
système politique américain, à savoir le capitalisme et l’expansion nationale – je n’ai pas été surpris que cette promesse de changement n’ait pas été tenue. De plus en plus d’Américains qui étaient des supporters enthousiastes d’Obama sont en train de réaliser que sa politique étrangère – poursuite de la guerre en Irak, escalade dans la guerre en Afghanistan, envoi de missiles au Pakistan, maintien du budget de la Défense à 600 milliards de dollars – n’est pas fondamentalement différente de celle de Bush. Et en politique intérieure, nous n’avons pas assisté à des mouvements audacieux de changement. Je pense qu’à l’étranger, les gens – qui étaient également fatigués de Bush et heureux de voir un Afro-Américain élu dans
un pays à tradition raciste – ont idéalisé Obama. Ils en avaient une
vision romantique, mais ils commencent à réaliser que c’est un politicien comme un autre, lié aux banques et à l’industrie… capable de produire de bons discours, mais pas vraiment d’actions.

(1) H.D. Thoreau, Civil Disobedience, 1849
(La Désobéissance civile, éd. des Mille et
une nuits, Paris, 2000 – traduction et
postface de Guillaume Villeneuve).

Howard Zinn
La mentalité américaine. Au-delà de Barack Obama
HOWARD ZINN
Lux éditeur,
146 pages, 8 euros.

WILLIAM BOURTON, Le Soir
21 décembre 2009

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