ACTUALITÉS

24 janvier 2016

Le prolétariat universel, 18 mai 2010

Livre référence:
Révolutionnaires du Nouveau Monde

Anarchisme et vieilles dentelles

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Le passé révolutionnaire mais artisanal de l’anarchisme

Parmi les immigrants de tous les pays d’Europe, une large place est faite dans l’histoire sociale aux anarchistes et socialistes d’origine italienne, allemande, russe, juive, etc. On n’avait jamais entendu parler du fait que des milliers d’ouvriers français avaient franchi eux aussi l’Atlantique, pas seulement avec leur maigre baluchon, mais avec leur besace idéologique et leur passion révolutionnaire. En publiant Révolutionnaires du Nouveau Monde – Une brève histoire du mouvement socialiste francophone aux États-Unis (1885-1922), les éditions canadiennes Lux ont permis à l’historien Michel Cordillot de mettre en lumière la contribution de ces migrants français à l’histoire sociale de l’Amérique du Nord. Ces prolétaires français qui ont migrés ne sont pas des citoyens ordinaires. Beaucoup de militants anarchistes comme Etienne Barthelot, d’anciens communards fuyant la répression comme Edouard David, des mineurs du Nord, Louis Goaziou qui quitte son Finistère natal pour s’installer en Pensylvannie et âgé de 16 ans, en 1880, se prolétarise. C’est en exil qu’il s’est fait mineur d’anthracite pour vivre, et c’est dans cette lointaine Amérique qu’il « acquiert la conviction que l’organisation des ouvriers au sein d’union de métiers est la clef de leur émancipation ». Michel Cordillot va suivre le parcours de Louis Goaziou car sa vie est révélatrice de l’évolution d’une large part de la communauté française émigrée aux États-Unis (mais aussi avec son intégration bourgeoise finale comme notable franc-mac). L’étude se centre sur cette deuxième vague d’immigration française qui amène des éléments plus enclin au combat syndicaliste de défense et constitution du prolétariat et qui seront peu à peu attiré par les théories socialistes de la IIe Internationale ; la vague d’immigration précédente avec Cabet, les fouriéristes et des communards avait déjà tenue une place non négligeable pour la propagation du socialisme et comme animatrice au sein de la Première Internationale (p.13 et suiv.). L’auteur défriche et sort de l’oubli les journaux ouvriers (La Révolte, Le Révolté, La Torpille, le Réveil des masses, le Réveil des mineurs, L’ami des ouvriers, La Tribune libre – plusieurs de ces journaux sont fondés par Goaziou). La guerre des classes est très dure, emprisonnements répétés, massacre du Haymarket, etc. L’auteur nous montre très bien le développement de cet anarchisme en milieu ouvrier, contre l’apologie de la « propagande par le fait », poussant les travailleurs à s’organiser en barrant la route aux bureaucrates carriéristes, avec le souci d’éduquer les masses au nécessaire renversement de la société bourgeoise. Il décrit précisément les intenses efforts d’organisation et surtout le rôle de lien et de référent que joue la presse anarchiste et socialiste. Les immigrants français, et en cela nous comprenons mieux tous les immigrants, recherchent d’abord à maintenir l’esprit communautaire du vieux pays, se jettent sur ces journaux anarchistes en langue française qui leur permettent de garder leur identité, ou de la prolonger avant d’être absorbé par la société américaine ; mais ce ne sera le cas que d’une minorité.

L’intérêt de cette étude est de resituer la vraie place de l’anarchisme ouvrier, totalement étranger à l’anarcho-syndicalisme moderne agité par nos gauchistes carriéristes. Il fait défiler ces personnages pugnaces, honnêtes, intransigeants que sont les Goaziou, Jean Brault et un Célestin Pugin qui déclare : « Non, camarades, je n’ai plus confiance dans les grèves partielles ou locales (…) je suis partisan d’une grève générale » (31 octobre 1891). Mais l’anarchisme périclite comme théorie politique avec l’affirmation du mouvement socialiste. Les éléments les plus déterminés comme Goaziou vont évoluer vers la IIème Internationale, mais sans rejeter leurs anciens camarades ; partout il acceptera le débat avec les militants de toute sorte.

Michel Cordillot donne une leçon d’histoire en décrivant la vie de cette communauté française prolétarienne avec ses journaux anarchistes et socialistes, ses « baptêmes civils », ses « ducasses » héritées de la région Nord-Pas de Calais. Une des raisons de la faible répercussion de la participation des français immigrés aux instances ou aux congrès est liée aux problèmes du bilinguisme, la plupart des ouvriers français de cette génération ne pratiquant pas la langue de Shakespeare ou s’y mettant difficilement.

Ouvrage novateur aussi en ce qu’il étudie les rapports des lecteurs ouvriers et de leurs presses anarchistes et socialistes qui leur sont précieuses et maintiennent leur identité. Ces journaux ont un public large, songez : 575 000 travailleurs canadiens français bossent aux États-Unis en 1901, 812 000 en 1912 + 270 000 français. Pourtant il n’y a gère de contact entre ouvriers français et canadiens ces curetons…

Goaziou est devenu l’une des figures incontournables du jeune Parti socialiste américain d’Eugène Debs. Comme nombre de migrants conscients que leur vie est désormais ici, il s’est fait naturaliser. Ce phénomène de naturalisation/sédentarisation est illustré par « l’existence d’un maillage extrêmement dense de sociétés de secours mutuels, de coopératives, de sociétés culturelles, théâtrales, musicales et même horticoles », structures montées et animées par des militants chevronnés. On voit ainsi que cette « vie ouvrière communautaire » – si elle constituait bien l’ossature du prolétariat – ne préparait ni la révolution, ni la lutte contre la guerre mondiale proche, mais fût un facteur d’intégration d’une partie des français au mode de vie américain. Ce fait démontre en même temps que l’ouvrier immigré n’est pas un facteur révolutionnaire en soi. S’il a quitté son pays d’origine c’est quand même pour chercher fortune ailleurs. D’ailleurs la plupart des français qui ont réussi à « s’intégrer » aux États-Unis, ont fait bonne pioche, la plupart des militants « surent individuellement, en tant qu’immigrés, tirer leur épingle du jeu dans le contexte américain, si bien qu’ils furent relativement nombreux à connaître à la fin de leur existence une réussite sociale et un niveau de revenus à tout le moins honorable » (p. 211). Durant une quinzaine d’années, L’Union des travailleurs, avec ses racines libertaires, aura été un organe de référence pour les militants socialistes francophones et un outil indispensable à la mise sur pied d’une section francophone, reconnue comme telle au sein du Parti socialiste américain. À la veille du massacre de 1914, tant d’énergies pour « organiser », « éduquer les masses » avec une presse qui supposait tant de privations personnelles et des endettements sans fin, Goaziou et le PS américain tombent aussi dans l’Union sacrée, après des hésitations, puis franchement en s’appuyant sur l’aplatissement de Kropotkine… Michel Cordillot voit la source de ce ralliement patriotard dans ce maintien du communautarisme français : « alors même qu’ils sont de fait devenus des Américains, ces immigrés politisés continuent fondamentalement de se voir comme des Français (ou des Belges) et c’est cela qui détermine leur loyauté patriotique instinctive ». La Fédération socialiste de langue française subit une crise dont elle ne se relèvera pas. En avril 1915, elle se déclare indépendante du Parti socialiste américain et vivotera jusqu’en 1922. L’Union des travailleurs disparaît en 1916.

Un travail vivifiant d’historien.

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Jean-Louis Roche, Le prolétariat universel, 18 mai 2010

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